Opinions

La démocratie kleenex. Par François Modoux

Il y a quelques jours, le chef de l'Action sociale d'un canton peu épargné par la récession et le chômage témoignait de sa vive inquiétude. Informé des mesures d'austérité projetées dans le canton de Vaud sur le dos de la partie la plus fragile de la population, il se déclarait choqué. Loin de feindre la surprise, il s'interrogeait sur la cohérence de l'action publique, sa pertinence dans la durée. Car ce haut fonctionnaire, attentif au développement de la souffrance sociale et aux réponses que lui apportent les autorités d'ici et d'ailleurs, n'avait pas la mémoire courte. Il se souvenait du «foin» fait par les Vaudois quand ils créèrent le dispositif aujourd'hui menacé de démantèlement, le revenu minimum de réinsertion (RMR). C'était il y a un an exactement.

Un an. Douze mois. Une paille! Dès le départ, les autorités vaudoises jugeaient elles même décisif de confier à un expert indépendant l'évaluation du nouveau dispositif en vue de sa correction. Il était admis que toute conclusion hâtive manquerait de sérieux. Un regard critique ne serait pertinent que s'il pouvait s'exercer au moins durant deux ans. Bel engagement, aujourd'hui oublié, envolé, dissous sous la pression de l'urgence. Le court terme dicte sa loi aveugle. Il faut réduire le déficit, tout de suite. Les départements renâclent, le Conseil d'Etat tracera des priorités politiques plus tard, que chaque chef de département trouve 3,5% sur les subventions et aides diverses… et vite.

Dans cette course affolée, le sort que le gouvernement vaudois se prépare à réserver aux bénéficaires du RMR est exemplaire d'un nouvel art de gouverner très en vogue: sans continuité, par à-coup, dans la précipitation et la confusion. Défaire ce qui fut âprement négocié il y a un peu plus d'une année: le bon compromis d'hier ne vaut plus rien aujourd'hui, quand bien même les forces politiques ont guère évolué. Juste un kleenex, bon à jeter à la poubelle après usage. C'est un pan de la démocratie consensuelle helvétique qui se délite. C'est aussi un facteur d'érosion de la confiance du public envers ses élus.

Le débat sur les exclus du marché du travail ne fait que commencer en Suisse. La solidarité est difficile à construire et les autorités, à tous les échelons, ont une responsabilité particulière vis-à-vis de la cohésion sociale. Les Vaudois avaient ouvert la voie en créant un dispositif pionnier de lutte contre la fracture sociale. Avant de démanteler ce qui fait son originalité, ils tourneront leurs yeux avec intérêt vers Fribourg et le Jura. Ces deux cantons se préparent justement à créer des dispositifs inspirés du RMR vaudois. Parce que l'idée selon laquelle l'insertion par le travail reste la pierre angulaire de la lutte contre l'exclusion du travail et de la société fait son chemin.

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