L'éviction de Christoph Blocher du Conseil fédéral et l'élection d'Eveline Widmer-Schlumpf ne cessent de susciter des vagues. Que la non-réélection de M. Blocher, et la manière dont elle s'est produite, ait causé déception, fureur, voire désir de revanche chez ses partisans, est compréhensible.

Mais la façon dont les dirigeants de l'UDC ont réagi - plusieurs mois après l'événement - en exigeant la démission de Mme Widmer-Schlumpf du Conseil fédéral et de son parti, et à défaut leur menace d'exclure la section grisonne du parti ont profondément choqué, comme le démontrent les multiples manifestations spontanées de soutien à la conseillère fédérale.

Sur le plan national, il est tout à fait clair que Mme Widmer-Schlumpf a été démocratiquement élue au Conseil fédéral par le parlement, et sa position ne saurait ainsi être mise en cause. L'exigence de retrait du gouvernement par son parti n'a donc aucune valeur du point de vue de nos institutions et représente, en réalité, une démarche parfaitement arrogante et déplacée de la part de la direction de l'UDC. Le monde politique l'a d'ailleurs bien compris, y inclus certains membres de l'UDC elle-même, et Mme Widmer-Schlumpf a eu raison de ne pas donner suite à cette démarche.

On ne sait pas ce qui s'est dit entre la direction de l'UDC et Mme Widmer-Schlumpf, mais du moment où celle-ci a accepté son élection, la population suisse aurait mal compris que son parti puisse l'obliger par la suite à démissionner. La Suisse a connu au cours de ces dernières années plusieurs cas où le candidat ou la candidate officiels d'un parti n'a pas été élu, au profit d'une autre personnalité de ce même parti. Certaines d'entre elles ont accepté leur élection, et sont ainsi devenues bon gré mal gré les représentantes de leur parti au Conseil fédéral, d'autres ont refusé sous la pression de leur direction.

L'élection d'un autre candidat que le candidat officiel d'un parti n'est donc pas un phénomène inhabituel dans notre pays et, dans la majorité des cas, les partis ont accepté le résultat avec plus ou moins de bonne grâce. Il est en effet indispensable que l'élu d'un parti bénéficie de la confiance du parlement et soit prêt à jouer un rôle collégial au sein de l'exécutif dans notre système fédéral, où la majorité des grands partis sont représentés au gouvernement.

Il faut reconnaître que du point de vue du parti, la situation se présente de manière quelque peu différente. Les partis politiques ont leur organisation propre et leur manière de désigner leur candidat. Cette façon de procéder est en général parfaitement «démocratique» à l'intérieur du parti, et l'on peut comprendre que ses dirigeants n'acceptent pas volontiers les interférences d'autres partis dans leurs choix.

La situation se complique lorsqu'on trouve - comme c'est souvent le cas - diverses tendances à l'intérieur d'un même parti et que la tendance «dominante» voit son candidat évincé. C'est évidemment, ce qui s'est passé avec M. Blocher et ses proches, qui sont incontestablement les chefs de l'aile «dure» de l'UDC, laquelle a sans doute contribué au succès électoral du parti aux récentes élections. D'où l'accusation de ne pas reconnaître les désirs des électeurs UDC dans la représentation du parti au Conseil fédéral.

A cela s'ajoute, dans le cas particulier, la thèse du complot auquel aurait participé Mme Widmer-Schlumpf - thèse qui semble maintenant clairement démentie par les faits - ainsi que le reproche qu'elle ne défend pas l'essentiel des positions prises par son parti - ce qui est pour le moins discutable.

En outre, il convient de tenir compte du fait que si Mme Widmer-Schlumpf n'avait pas accepté son élection, l'UDC aurait très vraisemblablement perdu son deuxième siège au Conseil fédéral et la pression de la direction du parti se serait portée encore plus fortement sur Samuel Schmid. En réalité, la véritable cause de la non-réélection de M. Blocher doit être recherchée dans son propre comportement qui, malgré toutes ses qualités, n'a pas réussi à gagner la confiance d'une majorité du parlement.

C'est ce contraste entre le fonctionnement démocratique de nos institutions et le fonctionnement démocratique à l'intérieur des partis qui est à l'origine de la confusion actuelle. Dans notre système politique, le gouvernement librement élu est l'émanation du parlement et non pas celle des partis ou du peuple lui-même. C'est là une des conditions de la bonne marche de notre système pluraliste, basé sur la concordance et le compromis. La démocratie parlementaire prime ainsi sur celle des partis.

Le malaise créé par l'UDC découle de la non-reconnaissance de ce principe, auquel s'ajoute encore une manière de procéder de nature «quasi stalinienne» à l'égard de nos institutions et de la minorité de son propre parti. Car la démocratie implique également un minimum de respect par rapport aux positions minoritaires du groupe. Il sera curieux de voir si, à la longue, cette attitude ne convaincra pas plus d'un électeur que dans la défense de ses idées - en soi tout à fait légitime - l'UDC n'utilise pas des moyens qui ne sont pas conformes à l'esprit de nos institutions.

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