La démocratie est un système politique tellement ancré dans nos mœurs qu'il nous est difficile de le remettre en question, non pas qu'il puisse s'agir de l'abandonner, mais au moins de se rendre compte de ses limites, de ses défauts et des problèmes qu'une mise en œuvre imparfaite provoque aujourd'hui. Les effets de la montée de l'individualisme, le repli frileux sur la sphère privée, le déclin de la volonté politique, l'avènement d'élites de plus en plus coupées du peuple, l'érosion de la confiance des citoyens dans leurs dirigeants et dans les institutions politiques, la participation toujours faible aux scrutins sont largement critiqués. Nous en sommes au point de considérer la démocratie comme étant à un «âge de la défiance», selon l'expression de Pierre Rosanvallon. A l'heure où la rédaction d'une nouvelle Constitution occupe Genève, peut-être est-il temps de se pencher sérieusement sur quelques points éclairés par l'actualité récente.

Prenons l'exemple du match Zappelli-Kadhafi. Il est indispensable de rappeler l'indépendance de la Justice, fondamentale. Il est nécessaire de s'opposer aux débordements d'un dictateur qui cherche peut-être à nous rejouer la pièce des infirmières bulgares. Il est sage de chercher à protéger les intérêts de la Suisse en Libye. La coordination du tout ressemble un peu à la quadrature du cercle. Par ailleurs, l'arrestation du fils dudit dictateur paraissant être parfaitement légale selon nos règles, elle ne saurait servir de prétexte à des mesures de rétorsion, manifestement illégitimes en droit international. Il nous faut alors rappeler avec force que notre système ne tolère pas l'impunité et est basé sur la séparation des pouvoirs.

Second exemple avec Robert Mugabe, qui invente la démocratie de droit divin (c'est Dieu, a-t-il dit, qui l'a porté au pouvoir) comme le dévoiement autocratique d'une démocratie populaire. Bien qu'étant très loin d'une telle situation, il nous faut nous garder des débats populistes, des politiques sécuritaires qui, sous prétexte de nous protéger, remettent en cause des libertés fondamentales qui peuvent être les premiers pas vers des conséquences incontrôlables. Qui eût pensé que Guantanamo, les prisons secrètes, le ficher Edvige pussent être possibles dans des démocraties fondatrices?

En conséquence et alors que nous nous apprêtons à revoir l'ensemble de nos institutions, nous ne pouvons faire l'économie d'un vrai débat sur ce qu'est, doit être, pourrait être la démocratie au XXIe siècle. Pour parvenir à mener ce débat, il faut une vision globale de l'Etat, se positionner de manière à garder une vue d'ensemble de la démocratie, qui ne se limite en aucun cas à la question de savoir s'il convient ou non de relever le nombre de signatures nécessaires à une initiative ou à un référendum.

Osons explorer des voies nouvelles par un juste usage des tensions structurantes de nos sociétés, pour éviter le risque d'une démocratie diminuée. Comme il n'est pas possible de faire exister une «pure institution», il faut aller vers une pluralisation nécessaire de ce que Pierre Rosanvallon appelle des formes contre-démocratiques, c'est-à-dire des contre-pouvoirs stabilisateurs et correcteurs. Il nous faut en effet comprendre que la souveraineté du peuple se manifeste aujourd'hui de plus en plus comme une puissance du refus, que ce soit dans l'expression électorale ou dans des réactions permanentes aux décisions de gouvernants élus.

Dès lors, il est extrêmement important que la rédaction d'une nouvelle Constitution intègre dans l'ensemble de son processus des membres de la société civile, non membres de partis. C'est en permettant aux forces contre-démocratiques, dans le sens susmentionné, de participer à l'élaboration du texte que nous serons le mieux à même de renforcer la démocratie genevoise en renouvelant la participation démocratique, en ouvrant la classe politique à de nouveaux venus indépendants des partis, en redonnant ainsi aux citoyens confiance en leurs institutions.

Il convient toutefois de garder à l'esprit que la spécificité de l'action contre-démocratique est de ne pouvoir être constitutionnalisée ni institutionnalisée. C'est l'échec historique des censeurs de Pennsylvanie ou du Tribunat français. Il nous faut donc permettre une expression pluraliste autour de la Constituante et non seulement en son sein. Pour assurer le succès de nos débats, il nous faut chercher à explorer et à peupler tout un espace qui se situe entre le pouvoir de l'opinion et l'intervention militante d'une part et le dispositif strictement constitutionnel d'autre part. Pour ce faire, il faut aller vers une certaine démocratisation de la surveillance, qui est l'un des facteurs du caractère impolitique de nos sociétés. Ce faisant, il nous sera peut-être loisible de repolitiser notre démocratie, c'est-à-dire de reconstituer la vision d'un monde commun, dans le sens où gouverner c'est aujourd'hui donner des outils d'analyse et d'interprétation aux citoyens pour leur permettre de se diriger et d'agir efficacement. Benjamin Constant avait constaté que nous avions perdu en imagination ce que nous avions gagné en connaissance. Il est temps de retrouver une imagination fondatrice dans la tenue des débats et des travaux de la Constituante.

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