Nouvelles frontières

Dans ses Chroniques de la révolution égyptienne*, Alaa El Aswany conclut chacun de ses textes par cette profession de foi: «La démocratie est la solution.» La plupart de ces articles ont été publiés par la presse égyptienne dans les mois qui ont précédé la chute du régime de Moubarak. L’auteur de L’Immeuble Yacoubian s’avère un chroniqueur perspicace dans la dénonciation de deux maux qui se nourrissent l’un l’autre: l’arbitraire politique et l’extrémisme religieux. Alaa El Aswany est aussi un écrivain engagé, dans le camp du progrès et des valeurs universelles. Voilà pourquoi il rétorque aux religieux dont le cri de guerre est «l’islam est la solution» par son slogan démocratique.

Quand Hosni Moubarak a finalement chuté, début février 2011, Alaa El Aswany était dans la rue. Quelques jours plus tard, comme chaque mercredi soir, il recevait lecteurs et journalistes dans son cabinet de dentiste pour commenter l’actualité. Alors que le peuple triomphait, il déclarait: «Cette révolution, c’est comme une histoire d’amour: 84 millions d’Egyptiens vivent une merveilleuse ­histoire d’amour!»

Puis il y eut les lendemains de révolution, car c’en était bien une. Une pièce en plusieurs actes qui est d’ailleurs sans doute loin d’être terminée. Alaa El Aswany est souvent redescendu dans la rue pour s’assurer, par la pression populaire, que l’objectif de la démocratie ne soit pas dévoyé. En juin 2012, après l’échec de la gauche au premier tour de la présidentielle, il se prononce en faveur du candidat des Frères musulmans, Mohamed Morsi, opposé au représentant de l’armée, Ahmed Chafiq. C’était, pensait-il, un choix démocratique, faire le pari que l’islam politique pouvait s’inscrire dans un Etat civil, légal et pluraliste. C’était surtout chasser l’armée hors du champ politique.

Au fil des mois, il déchante. Les islamistes imposent leur lecture pour formuler une nouvelle Constitution. Il dénonce alors les politiques «fascistes» des islamistes. En février dernier, il déclare dans une interview que «le combat actuel n’est plus entre révolutionnaires et anti-révolutionnaires. C’est un combat entre l’Egypte et les islamistes avec en première ligne les Frères musulmans.» L’analyste politique prévoit la troisième vague de la révolution (après le départ de Moubarak et l’éviction de l’armée aux élections) qui consistera en la chute des islamistes. Mais il craint un coup d’Etat de l’armée. «Ce serait une catastrophe car cela signifierait l’échec de la révolution», disait-il. Ni dieu ni général, toujours le même combat.

Puis, les évènements se sont précipités. Un mouvement né en avril, «Tamarod» (rébellion), annonce une grande manifestation pour le dimanche 30 juin avec le départ de Morsi pour objectif. Devant l’ampleur de la mobilisation sur Internet, le président égyptien esquive une contre-attaque le mercredi 26 juin lors d’une allocution télévisée. Il s’en prend au «complot de voyous», formés d’anciens soutiens à Moubarak, opposés au représentant légitime des Egyptiens, au président de la révolution. Le lendemain, Alaa El Aswany twitte ce mot: «lamentable». Il ajoute, «dimanche c’en sera fini du pouvoir de Morsi». Le 30 juin, en effet, des millions d’Egyptiens scandent «Dehors Morsi». Trois jours plus tard le président est démis de ses fonctions par l’armée.

Ces jours-ci, je cherche en vain un commentaire d’Alaa El Aswany sur la chute de Morsi. Vendredi encore, j’ai tenté de le joindre à son cabinet. C’était jour de prière. Sans doute était-il dans la rue à l’appel de l’ex-opposition pour faire contrepoids à la mobilisation des Frères musulmans. Tout est si confus en Egypte en ce moment. Que pense l’écrivain de ce coup d’Etat? Est-il aux côtés de son héros, le docteur ElBaradei? Dans l’une de ses chroniques, il célèbre le retour du Prix Nobel de la paix qui vient défier Gamal, le fils Moubarak, aux élections présidentielles de 2011. Voici un homme qui «refuse toute sorte de pourparlers ou de compromis», écrit-il. Mercredi, ElBaradei était à la droite du général Al-Sassi. Qu’en pense Alaa El Aswany?

La démocratie est la solution.

* Chroniques de la révolution égyptienne, Actes Sud, 2011

Que pense l’écrivain Alaa El Aswany de ce coup d’Etat? Est-il aux côtés de son héros, le docteur ElBaradei?

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