L’écologie intéresse essentiellement les Occidentaux, à la fois parce qu’ils sont à l’origine du problème mais également parce que ce registre de préoccupations exige d’avoir préalablement le ventre plein. Dès lors, on entend prôner une diminution de la consommation, l’arrêt des déplacements en avion, l’abstinence carnée et la disparition de nombreux biens superflus. Cependant, bien que défilant courageusement, la chatte a mal au pied… En effet, c’est MA consommation, ce sont MES déplacements et MES biens superflus dont il s’agirait de réduire l’ampleur. Est-ce le cas?

Non, car mon individualisme forcené m’aveugle face à ma propre participation aux actes que je veux prohiber, et je les trouve moins condamnables que le fait qu’ils sont communs à tous. Le tourisme en est un exemple flagrant. Alors que je suis là, plantée devant le Colisée, mon appareil photo en bandoulière et mes enfants dans les pattes, je m’insurge contre le tourisme de masse qui m’empêche de profiter de Rome toute seule. Je tempête contre les vols d’EasyJet toujours pleins, alors que je suis justement en train de chercher à réserver un billet sur le Net. Si les queues m’indisposent, c’est parce que je participe à les allonger et si, en temps de coronavirus, je déplore l’absence de PQ sur les rayons, c’est parce que je voulais justement en acheter deux jumbo packs. Nous sommes de drôles d’animaux…

Au temps du poulet du dimanche

Cessons de rire car, en matière d’écologie, la plupart des problèmes proviennent de la généralisation des comportements et des consommations qui étaient autrefois réservés à quelques privilégiés ou, très épisodiquement, à la classe moyenne. Au temps du poulet du dimanche, les poulets ne vivaient pas en batterie et, accessoirement, ils étaient délicieux. Dès lors que, par souci de démocratisation, on a voulu offrir à toutes les classes de la population ce qui était réservé à quelques-uns seulement, on a mis en route une machine infernale. Toutefois, comment contester la justesse du propos d’Henri IV promettant la poule au pot chaque dimanche à chaque laboureur de France? C’était là un bon monarque, égalitaire avant l’heure.

Il y a une génération encore, on choisissait les vêtements en fonction de leur solidité. Aujourd’hui, ceux-là mêmes qui défilent pour le climat achètent leurs jeans… déjà troués! Il n’y a pas si longtemps, on éduquait les enfants, petits déjà, à terminer ce qu’ils avaient dans leur assiette, ce qui relève désormais du masochisme. Pourtant, le refus du gaspillage s’apprend tôt et s’applique en toutes choses, de même que la conscience d’être privilégiés, véhiculée par le «Pense aux petits Chinois qui meurent de faim» que me serinaient mes parents lorsque je rechignais à manger mes épinards.

Société boursouflée de confort

Tout s’est donc accéléré. Les aliments dont on se régalait dans de rares circonstances sont devenus courants, au point que l’esprit même de la fête en a pâti, dont les marqueurs ont disparu. Au temps de l’orange de Noël, ces fruits exceptionnels n’emplissaient pas bateaux et camions, considérablement contributeurs de CO2. Il est de bon ton également de critiquer l’achat de fruits hors saison. Le terme est inapproprié car ils sont de saison là où ils sont produits. En réalité, c’est l’importation qu’il faudrait supprimer, ce qui implique un total changement de paradigme, et ce protectionnisme ne s’arrêterait sans doute pas à l’agriculture… Vive le retour des frontières et le repli sur soi!

Les problèmes liés à cette extension démocratique et populaire de la (sur)consommation dans les pays économiquement développés ont empiré dès lors que le reste de la planète s’est joint à la fête, grâce au développement du niveau de vie découlant de la mondialisation des échanges. Voilà qui fait immédiatement quelques milliards de plus de steaks, de fringues, d’appareils électroniques et de frigos! Mais comment justifier que notre société, si boursouflée de confort qu’elle rêve (seulement en rêve) de se dépouiller de tout, interdise au reste du monde ce dont elle a elle-même usé et abusé. Vaste question à méditer cet été… Bonnes vacances à tous!