Small is beautiful. Le slogan semblait oublié, rangé dans les archives des formules momentanément démodées. Or voilà qu’il resurgit par contraste, à la faveur de la crise qui frappe les sociétés multinationales plus puissantes que bien des Etats et les grandes banques trop grandes pour qu’on les laisse faillir. A côté de ces fascinants colosses aux pieds d’argile, elles sont évidemment moins spectaculaires, toutes ces micro-entreprises qui offrent modestement moins de cinq emplois. Mais, dans tous les pays du monde, elles donnent au tissu économique beaucoup de sa consistance et plus encore de sa vitalité. Encore faut-il que les mérites de la petite échelle soient reconnus et qu’on l’aide à se consolider et à se développer. En clair, il s’agit de faire confiance aux créateurs de micro-entreprises, auxquels les banques ne font pas crédit s’ils ne peuvent présenter toutes les garanties habituellement exigées.

Cela implique un retournement de la pensée, un déplacement du point de vue – seule solution pour sortir d’une impasse telle que celle où nous a entraînés le capitalisme des marchés globalisés. Voici 34 ans, un homme a eu le courage d’amorcer un tel tournant, et cela au Bangladesh, l’un des pays les plus pauvres et les plus densément peuplés du monde: Muhammad Yunus, 70 ans ce 28 juin 2010, fondait l’organisation Grameen (littéralement village), en vue d’aider les paysans et artisans à se procurer les agents de production et autres moyens d’amorcer une spirale vers le haut, vers la sortie de la pauvreté, sinon toujours de la précarité. Avant de lancer son propre programme de microcrédit, le professeur Yunus avait tenté de le faire adopter par des banquiers établis. Devant leur refus, il a retourné la question: ils s’interrogeaient sur la solvabilité des clients, lui sur l’estime que méritaient – ou non – ces financiers frileux habités par la méfiance et la peur du risque.

Outre les banquiers, l’Etat a aussi déçu Yunus. Quand en 1972 il revient en son pays dont il avait servi la cause indépendantiste depuis l’université américaine où il enseignait, le jeune gouvernement le nomme à un poste-clé pour la planification du développement. Trop de théorie et de corruption viennent rapidement à bout de sa compréhension. Il opte définitivement pour l’initiative individuelle, le développement local, l’action de proximité et l’engagement civique sur le terrain. Le microcrédit et l’organisation Grameen, qui obtient le statut de banque en 1983, composent un modèle à succès, qui gagne d’abord toute l’Asie du Sud-Est et du Pacifique puis s’exporte; dès 1989, il arrive en Europe et atteint même la riche Suisse une dizaine d’années plus tard, grâce à Georges Aegler, initiateur de la Fondation pour la création d’entreprises, aujourd’hui Microcrédit Solidaire Suisse.

Actuellement, le microcrédit est reconnu, et non seulement dans les pays en développement, comme un moyen de lutte contre la pauvreté. Laquelle est apparue «parce que nous avons construit notre cadre théorique sur des hypothèses qui sous-estiment les capacités humaines», selon les termes de Muhammad Yunus dans son discours de réception du Prix Nobel de la paix en 2006. «Grameen m’a donné une foi inébranlable en la créativité des êtres humains» – en particulier celle des femmes, plus entreprenantes et persévérantes que les hommes, parce qu’elles agissent en pensant d’abord à leur famille et non comme eux à des fins le plus souvent personnelles.

Cette confiance en l’initiative individuelle, le quasi-oubli des politiques publiques de développement et d’intégration, un immense bon sens allié à une grande habileté à retourner les raisonnements, l’apologie du «social business» comme forme d’un nouveau capitalisme, voilà de quoi énerver les doctrinaires du tout par l’Etat et par l’aide internationale multilatérale, de même que les «purs» qui soupçonnent en tout succès un profit immérité. Aussi bien, la philosophie de Yunus et même son action suscitent passablement de réserves, d’ordre idéologique avant tout, mais aussi d’ordre pratique. En effet, s’il constitue un bon indicateur de satisfaction générale, le taux élevé de remboursement des prêts (supérieur à 95%) ne correspond pas forcément dans tous les cas à une amélioration réelle de la situation des débiteurs.

C’est que cette amélioration n’est plus toujours la préoccupation exclusive, ni même primordiale, de certains créanciers. Pratiquée à une large échelle, avec des encours se chiffrant par dizaines de milliards de dollars en Asie et en Afrique principalement, la microfinance est devenue une forme de marché à distance, fort prisée par les investisseurs en mal de placements éthiques et rentables, à la fois bons pour la conscience et pour le portefeuille.

Mais il existe aussi, dans la plupart des pays du monde, une microfinance solidaire poursuivant modestement, à l’échelle locale, la lutte globale contre le sous-emploi, euphémisme utilisé pour désigner le chômage, autrement dit la non-reconnaissance des savoirs et des capacités des personnes privées de travail. Ce gaspillage insensé de ressources humaines, le microcrédit solidaire ne suffira pas à y mettre fin. Mais il représente une solution concrète, exemplaire et somme toute efficace; il prouve que l’économie peut aussi se vivre dans la confiance lucide, en vue d’un profit autre que strictement matériel.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.