Editorial

Les démons de l’Arabie saoudite

Si un psychologue pouvait entrer dans la tête d’un dirigeant politique saoudien, il y distinguerait sans doute deux traits obsessionnels. D’un côté, celui qui voit dans le chiisme l’ennemi de toujours, celui face auquel aucun signe de faiblesse n’est possible. Et de l’autre côté, une méfiance sans fond à l’égard de tous ceux qui, au sein même de la grande famille sunnite, pourraient contester son rôle de père indiscutable, certifié par sa possession des lieux saints musulmans que sont La Mecque et Médine.

Or, à cette double névrose obsessionnelle, s’ajoute aujourd’hui un cas de plus en plus flagrant de schizophrénie. Depuis l’irruption des Printemps arabes, l’Arabie saoudite ne sait plus à quel saint se vouer. En témoignent les théâtres d’opération dans lesquels ce pays, d’ordinaire si prudent en matière militaire, s’expose désormais. Aux côtés de ses alliés et de ses vassaux, l’Arabie saoudite est maintenant présente en Syrie et en Irak. Elle y combat le groupe de l’Etat islamique, qui conteste sa suprématie sur le plan religieux. Mais elle y affronte aussi, par des moyens plus ou moins détournés, le régime de Bachar el-Assad, cet alaouite allié des… chiites.

Riyad vient d’entrer en force dans le jeu yéménite, où en vérité il n’a jamais cessé d’être omniprésent. Ici, il vise à stopper l’avancée des Zaydites, qu’il perçoit comme le cheval de Troie des forces chiites, c’est-à-dire iraniennes. Au risque de consolider ses ennemis les plus extrémistes, soit l’Etat islamique et Al-Qaida, ceux-là même qu’il combat par ailleurs.

A la décharge des Saoudiens, le monde occidental, Etats-Unis en tête, se débat aujourd’hui dans des contradictions comparables, face à des «ennemis» (l’Etat islamique, Al-Qaida, Bachar el-Assad, l’Iran, le Hezbollah…) dont il ne parvient plus à faire le tri.

Mais, dans le cas de l’Arabie saoudite, notre psychologue décèlerait de surcroît une forte dose de nervosité. A Lausanne, Américains et Iraniens sont en effet en train de plancher sur un accord qui, s’il était conclu, brasserait peut-être les cartes dans toute la région. Avant ce grand chamboulement, il s’agit sans doute de marquer les positions. Au Yémen, l’Arabie saoudite s’y emploie, comme le font derrière elle l’Egypte du maréchal Abdel Fattah al-Sissi ou les Emirats arabes unis. Or, en affirmant leurs obsessions, ces Etats amènent aussi les adversaires à fortifier les leurs. Un égarement d’esprit généralisé, conclurait le psychiatre.