«Souhaitons aux gens de va-leur la plus grande autorité; aux gens nuisibles, une autorité nulle: les hommes, en général, obéissent à des chefs. Et pour trancher des questions incertaines, ils se fient au seul ascendant de tel individu. Si celui qui règne alors est un homme de bien, nous évitons beaucoup de malheurs. Dans le cas contraire, le mal est aussi grave que durable.

Or, dans cette vie perverse, le pouvoir est à la merci de la masse qui, la plupart du temps, le confère à ceux qui la servent et lui procurent voluptés ou honneurs; la masse est alors flattée par la célébrité que ses chefs acquièrent aux yeux des étrangers. En revanche elle déteste ceux qui la critiquent ou ne lui sont pas indulgents. Les flatteurs et les simulateurs sont très appréciés; les hommes sincères et sévères, qui dédaignent la renommée, largement méprisés.

Rien n'est si caché, cependant, qu'il ne soit un jour découvert; les charmes de la flatterie d'aujourd'hui engendrent pour demain des douleurs amères: après avoir été aveuglés de flagorneries, les hommes tombent dans de grands malheurs. Ils reconnaissent alors les flatteurs et les détestent. Ils se mettent à louer et à défendre les gens de bien, dont ils avaient d'abord rejeté les conseils, parce qu'ils étaient ennemis des plaisirs.

Les hommes de valeur, après leur mort, sont encensés, et les méchants vilipendés, quand, de leur vivant, c'était le contraire. La faute en est à l'ignorance des hommes, qui préfèrent la volupté présente et brève à la volupté future et durable. C'est ainsi qu'un enfant choisit une poire tout de suite, plutôt qu'un héritage pour plus tard. Mais si les hommes étaient des hommes, ils feraient l'inverse, ce qui les garderait des malheurs extrêmes.

Les exemples surabondent. Noé, en son temps, ne put imposer son autorité. S'il l'avait pu, son siècle n'aurait pas disparu misérablement sous le Déluge. Il arriva la même chose à Loth. Les Sodomites, l'ayant méprisé, périrent. De même encore pour les prophètes, pour Jean-Baptiste, pour le Christ et les apôtres. Parce qu'ils les avaient dédaignés, les Juifs se jetèrent dans les calamités les plus graves et les plus durables. Ils suivirent des conseils flatteurs et flagorneurs, ou les avis sanglants des scribes et des pharisiens.

Le Christ avait annoncé qu'à son retour les choses connaîtraient l'état qui prévalut au temps de Noé et de Loth. La plus grande insouciance, et le mépris de ceux qui cherchent à nous détourner du péché. Si donc l'arrivée du maître est proche, on doit suspecter à l'extrême ceux qui se trouvent aujourd'hui dans la position des scribes et des pharisiens: il ne faut pas que leurs conseils flatteurs nous précipitent dans les tourments éternels. Et nous devons susciter ou du moins invoquer des gens semblables à Loth ou à Noé; des gens qui nous détournent des péchés, même si leurs conseils, pour le présent, sont amers.

En tout cas, il arrive absolument en notre temps ce qu'il arriva jadis: ceux qui travaillent au salut des hommes sont méprisés et molestés. En revanche les faux prophètes sont goûtés, parce qu'ils flattent la chair. Que celui qui a des oreilles entende et réfléchisse. Il en est peu qui veuillent savoir: c'est pour eux que nous travaillons. Ceux qui méprisent les justes conseils, plus tard les réclament en vain. Heureux ceux qui ne se flattent pas eux-mêmes, et qui repoussent les flatteries d'autrui.

A quoi tend tout ce discours? J'y viens maintenant. L'autorité de Calvin est aujourd'hui très grande. Je la voudrais plus grande encore si je lui voyais un esprit doux et miséricordieux. Mais il vient de montrer clairement qu'il avait soif de sang, et son écrit représente un danger pour beaucoup de croyants. Par nature et par éducation je ne suis qu'horreur du sang (mais qui ne devrait être ainsi?). Et je m'efforce de montrer au monde, publiquement, avec l'aide de Dieu, que ceux qui ne veulent pas aller à la mort ne doivent plus se laisser tromper par Calvin, mais se détourner de lui.

L'Espagnol Michel Servet fut brûlé à Genève, pour cause d'opinion religieuse, l'année dernière, en 1553, le 26 octobre. Cela, sous l'impulsion et à l'instigation de Calvin, pasteur de cette Eglise. Quand le supplice de Servet fut connu, beaucoup en furent choqués, surtout des Italiens et des Français. Pour cinq raisons différentes: primo, un homme avait été exécuté pour ses opinions sur la religion; secundo, il l'avait été avec une grande cruauté. Tertio, l'instigateur en était un pasteur. Quarto, pour fourbir ce meurtre, Calvin avait conspiré avec ses propres ennemis – c'est le bruit qui a couru. Quinto, les livres de Servet avaient été brûlés à Francfort. Sexto, après avoir été condamné à mort, cet homme a été voué à l'enfer en plein culte.

Calvin a publié un livre contre Servet pour se laver des critiques ou les repousser, et pour justifier la contrainte par le fer. Peu de gens se sont avisés de ce qu'il tente d'accomplir dans cet écrit. En effet, l'ouvrage est si bien fardé et coloré par une fausse apparence de piété, qu'il n'est pas facile de le prendre sur le fait, surtout quand on est un disciple de son auteur. C'est pourquoi j'ai entrepris d'examiner ce texte et de l'expliquer, afin d'éviter si possible que l'on tombe dans l'erreur. Que nul ici ne se laisse troubler; que le lecteur pèse les raisons invoquées. Sans vains égards pour la dignité des personnes, qu'il se tourne tout entier vers la vérité (qui ne peut être perçue qu'à ce prix). Je travaillerai, si Dieu le veut, à ce que les visées de ces hommes soient manifestes aux yeux de quiconque refuse d'être aveugle.

Calvin va peut-être dire, selon son habitude, que je suis un disciple de Servet. Mais que cela ne fasse peur à personne. Je ne défends pas la doctrine de Servet, je montre la fausseté de celle de Calvin. C'est pourquoi je ne disputerai pas de la Trinité, du baptême ou d'autres questions ardues. Je ne possède pas les livres de Servet: Calvin s'est hâté de les brûler. Je ne peux donc pas connaître les opinions qu'ils défendent. Mais sur d'autres questions qui sont extérieures à cette discussion concernant Servet, je démontrerai les erreurs de Calvin de telle manière que chacun puisse les percevoir, et découvrir combien son auteur est assoiffé de sang. Je n'en agirai pas avec lui comme il fit lui-même avec Servet: après l'avoir brûlé en compagnie de ses livres, voilà qu'il déchire son cadavre. Il réfute ses erreurs en invoquant des pages et des références de ce qu'il a brûlé. Comme si l'on incendiait une maison, et qu'on nous demandait ensuite d'aller y chercher tel vase, ou d'indiquer la place des lits ou des coffres.

Pour nous, nous ne brûlerons pas les livres de Calvin. L'auteur est vivant, de même que son ouvrage, qu'il a édité lui-même en français et en latin. Pour que personne ne puisse nous accuser d'avoir déformé quoi que ce soit, je reproduis ici ses propos, et les points que je veux discuter; je les fais précéder à chaque fois par des chiffres. Je note avant mon propre texte le chiffre auquel je me réfère, afin que le contrôle soit facile.»

«Contre le libelle de Calvin, Après la mort de Michel Servet», de Sébastien Castellion.

Traduction d'Etienne Barilier.

Editions Zoé, Genève 1998.

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