Sur les réseaux

Denis Robert, le justicier lynché

Parti pour dénoncer des usagers agressifs et anonymes sur Twitter, l’ancien journaliste de «Libération» devient à son tour la cible des «Golden corbeaux» qui attaquent ses méthodes jugées diffamatoires

Il s’imaginait justicier. Ils étaient les méchants sans cœurs, friqués, twittant des posts d’un goût douteux, sous couvert d’anonymat. Le 28 mai dernier, le journaliste Denis Robert les a dénoncés, eux, ces twittos agressifs «qui en veulent tant aux femmes, aux hommes, aux pauvres, aux communistes, aux socialistes, aux socialo communistes, à Gérard Filoche et à Léo Ferré». Dans une virulente tribune sur Facebook, il a révélé au grand jour leur identité, captures d’écran à l’appui. Traders, banquiers, cadres de multinationales: les profils «tous des salauds» collent au scénario.

Mais depuis quelques jours, l’affaire dérape, se renverse sur elle-même avec grand fracas. Le lynchage en règle et l’auto-justice primitive visent désormais l’ancien journaliste de «Libération», accusé d’avoir «outé» un certain Alexandre Perrin, jeune employé, en lieu et place du vil trader officiant sous le pseudonyme @SkyZeLimit. Un dégât collatéral englué dans une affaire qui le dépasse. «Alexandre est analyste, en période d’essai, bosse 15h par jour et sa hantise était de perdre son travail à cause de cette histoire», s’insurge @zebodag alias Ali Bodaghi. «Trader et pilote privé», c’est l’un des rares «démasqués» à tweeter le visage découvert.

Méthodes contestées

«Je n’ai fait que sortir de leur bouillon moisi quelques cadavres pour les exposer en pleine lumière. Où est le mal?», se défend Denis Robert, connu pour ses enquêtes contre la chambre de compensation Clearstream. Noble intention, mauvaise exécution? Poussée à son paroxysme, la recherche de la transparence manque sa cible et aboutit à la délation. Contestées pour leur côté jusqu’au-boutiste, les méthodes musclées du journaliste finissent par se retourner contre lui.

Sur Twitter, deux univers hermétiques s’affrontent désormais à l’aveugle. Un clash aux extrêmes, gauche contre droite avec, au centre, la liberté d’expression, le droit de rire de tout. Ou pas. «Exécuter les syndicalistes en les balançant dans la flotte depuis un hélico, c’est illégal?», s’interrogeait fin mai @Jabial, aussitôt rejoint par @lacruzFX, visiblement remonté contre ces «sales fonctionnaires de merde», qui rêve de #tueruncheminot.

Les corbeaux contre-attaquent

Pas de doute, les excès verbaux, sont récurrents du côté des «Golden corbeaux de Twitter», ces anonymes décomplexés qui tapent fort sur leur gauche. Rien que du «second degré» et des «comptes parodiques» arguent les intéressés qui dénoncent une «chasse aux sorcières». Rien de très différent des «unes provocantes de Charlie Hebdo», des «titres grotesques du Gorafi» ou des «sketchs de Bedos». Mais où se situent les limites du politiquement correct quand derrière l’écran, comptes et profils se désactivent d’un clic, articles et tweets disparaissent puis réapparaissent d’une heure à l’autre? Comme si, sur la Toile, les règles du monde réel ne s’appliquaient qu’à moitié. Comme si tout était permis.

Au milieu des détracteurs, des messages de soutien émergent. «Quand Denis Robert démasque des twittos anonymes et haineux, Facebook le censure. Normal, ce sont des banquiers…», s’insurge Jean Quatremer, le correspondant européen de «Libération» qui milite pour la transparence. «Je suis contre l’anonymat sur Twitter. Faut assumer ou fermer sa gueule». «Denis Robert se focalise sur des trolls bruyants mais anecdotiques», répond Guillaume Laurent. «Il donne l’impression d’avoir découvert Twitter lundi dernier», appuie Sébastien Lefebvre.

Sur le site des Inrocks, les internautes s’affrontent encore. Sur le fond et la forme. Pour Philippe Houbé, «Denis Robert s’est (encore) trompé. Trompé dans le choix de la méthode, comme dans celui de ses cibles. Et au lieu de s’excuser et de se faire oublier, ce monsieur persiste dans l’erreur et signe son minable méfait en l’agrémentant de délires de persécution. Pathétique.» En face, Hubert Jaulin soutient la démarche. «Ça doit être ça… C’est vrai qu’il est de bon ton, sous couvert d’anonymat, de vomir sa haine… Vous devez avoir raison M. Houbé, dénoncer les abus est sans doute une «mauvaise méthode. Il aurait dû «s’excuser» d’avoir combattu la banalisation de la bêtise.»

Denis Robert persiste

Devenu le «twittos à abattre», @Denis_Robert_, de retour sous un nouveau compte, ne se laisse pas démonter. «J’ai été menacé de mort, piraté, injurié. Mais plus ils en font des caisses, plus je me sens légitime à poursuivre ce travail.» Il s’en explique dans une interview publiée sur le site des Inrocks.

Dans la frénésie du tourbillon médiatique, le débat sur l’anonymat se trouve relancé. Et les rôles s’inversent. C’est l’histoire d’une polémique embourbée dans ses stéréotypes, d’une caricature absurde où le gentil devient de moins en moins gentil et les méchants toujours aussi insaisissables.

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