Ma semaine suisse

Le départ de Didier Burkhalter, ou l'âne de Buridan

Le départ de Didier Burkhalter signale l’échec collectif du Conseil fédéral à faire un choix de politique européenne. Face à l’UDC qui dicte l’agenda, il est peu probable que cette démission permette de donner une nouvelle impulsion, écrit notre chroniqueur Yves Petignat

Nul, décidément, ne peut contenter tout le monde et son âne, fût-il éditorialiste. A l’annonce de son départ, Didier Burkhalter n’aura guère été épargné, notamment par la presse alémanique, pour son prétendu échec sur la question européenne. Voilà un homme que l’Assemblée fédérale a choisi parce qu’il incarnait toutes les qualités que, dans le martyrologe helvétique, on attend d’un membre du Conseil fédéral: attaché aux institutions, collégial, travailleur, modeste, sans goût pour le pouvoir personnel, adepte d’une politique des petits pas, loin des effets d’annonce. Et on lui reproche aujourd’hui d’avoir manqué de force de persuasion et de charisme pour imposer au Conseil fédéral sa vision sur l’avenir des relations de la Suisse avec l’UE? Les mêmes commentateurs n’avaient épargné, en leur temps, ni Pascal Couchepin ni Micheline Calmy-Rey pour – nous citons – leurs personnalités «trop affirmées, agissantes mais irritantes», leurs visions trop osées de la sécurité sociale, pour l’un, de la neutralité active pour l’autre. Que veut-on?

L’échec du Conseil fédéral

Echec il y a pourtant. N’en doutons point. Et même si le ministre des Affaires étrangères en porte sa part de responsabilité, c’est d’abord la défaite du Conseil fédéral dans son ensemble. Un gouvernement divisé, faible, incapable de s’en tenir à une ligne de conduite. Et par là, c’est l’échec du système politique suisse lui-même. Sur une question qui n’est pas secondaire: l’avenir de nos relations avec l’Union européenne. Didier Burkhalter l’a avoué, sa position en faveur d’un accord-cadre, institutionnel, avec l’UE, «n’est pas véritablement soutenue. Il est difficile de mener le dossier européen dans le sens que je souhaite». Or, le 18 décembre 2013, le Conseil fédéral avait adopté un mandat de négociation «pour un accord qui permettra d’appliquer de façon plus homogène et efficace les accords (existants et futurs) portant sur l’accès au marché». Comment négocier quand le mandat est sans cesse contesté par ceux-là mêmes qui l’ont adopté? Il y a plus grave, puisque dans ce dossier où il doit affronter l’UDC, Didier Burkhalter n’avait ni le soutien crédible de son collègue de parti Johann Schneider-Ammann, ni de sa formation, le PLR. Alors que le PDC en revient à sa marotte de la Cour de l’AELE pour trancher des différends. Un gouvernement soutenu par une coalition de frondeurs.

Cela fait plus de huit ans que la question institutionnelle est sur la table

L’agenda de l’UDC

On l’a vu lors du chemin de croix qui a précédé l’adoption de la loi de mise en œuvre de l’article «contre l’immigration de masse», le Conseil fédéral ne mène plus la politique européenne de la Suisse. Mais, et cela a été abondamment dit dans ces colonnes, c’est lui qui se fait imposer l’agenda et surtout les thèmes du débat par l’UDC. Gouvernement sans autorité, le Conseil fédéral se retrouve sans pouvoir. On nous promet une décision sur une extension voire un renouvellement du mandat de négociation. Or décider c’est trancher. Et pour trancher il faut pouvoir désigner les deux termes d’une alternative. Seul Didier Burkhalter avait clairement formulé l’un d’eux. Cela fait plus de huit ans que la question institutionnelle est sur la table. Deux conseillers fédéraux, Micheline Calmy-Rey et Didier Burkhalter, trois secrétaires d’Etat s’y seront collés. Et tout donne à penser que la démission de Didier Burkhalter servira de prétexte à ne rien décider avant les élections fédérales de 2019. Eternelle indécise, la Suisse, par son système politique, tient décidément beaucoup de l’âne de Buridan.


 

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