Les statistiques mondiales sur le déplacement interne n’ont jamais été aussi élevées et alarmantes qu’aujourd’hui. Près de 46 millions de personnes, soit plus du double du nombre de réfugiés dans le monde, sont déplacées à l’intérieur de leur propre pays en raison de conflits et de violences, et plus de 5 millions en raison de catastrophes. Dans les villes comme Dacca et Mogadiscio, dans les camps en Irak, en Syrie ou en Afghanistan, dans les installations de fortune au nord-est du Nigeria et dans les villages de l’est de la RDC, la situation est la même pour de nombreuses personnes déplacées: densité et surpeuplement, logements précaires, accès limité à l’eau potable, aux soins de santé et à l’éducation.

Les personnes déplacées internes constituent certaines des communautés les plus vulnérables et les plus marginalisées du monde. Alors que la pandémie de Covid-19 commence à toucher les pays les plus pauvres et les plus fragiles, cette vulnérabilité est sur le point de se manifester de manière frappante. Bien que les taux d’infection restent inconnus en raison des tests limités, les premiers cas de coronavirus parmi les personnes déplacées ont déjà été enregistrés en Irak et au Burkina Faso au mois de mars. La semaine dernière, des infections ont été confirmées dans l’Etat de Borno, au nord-est du Nigeria, qui accueille 1,5 million de personnes déplacées vivant pour la plupart dans des camps de fortune.

Lire aussi: Coronavirus: la fin de l’exception africaine

Vingt milliards de dollars

Nous n’osons imaginer l’impact qu’aura le virus dans des pays où les infrastructures, le personnel et les équipements de santé sont déjà très limités. Dans certaines régions d’Afrique subsaharienne, on ne compte qu’un médecin pour 10 000 personnes. La République centrafricaine ne dispose que de trois respirateurs artificiels pour 5 millions d’habitants. Au Yémen, qui a annoncé son premier cas de Covid-19 le 10 avril, plus de 14 millions de personnes sont déjà en situation d’insécurité alimentaire grave et ont un accès limité à l’eau potable. Elles sont déjà exposées à des risques décuplés de choléra et autres maladies mortelles. Par ailleurs, le coronavirus a provoqué la fermeture des frontières au Sahel, empêchant des dizaines de milliers de personnes de fuir la violence terroriste au Burkina Faso, au Mali, au Niger et au Nigeria. Ces personnes cherchent donc refuge à l’intérieur de leur pays, grossissant ainsi les rangs des déplacés internes.

Nous faisons face à une nouvelle crise où les vulnérabilités de ces populations déplacées et les risques auxquels elles sont confrontées seront multipliés par les effets du virus

Les inondations à Ninewa en Irak, les pluies torrentielles au Yémen, la tempête Harold dans le Pacifique et les tornades aux Etats-Unis soulèvent déjà la question cruciale de l’adaptation des opérations de secours face au Covid-19, les centres d’évacuation et les abris risquant de devenir de parfaits terrains de propagation du virus. Nous faisons face aujourd’hui à une nouvelle crise où les vulnérabilités de ces populations déplacées et les risques auxquels elles sont confrontées seront multipliés par les effets du virus. Risques qui pèsent aussi sur les gouvernements, car l’impact économique du déplacement interne est déjà très élevé. En 2019, nous estimions que 20 milliards de dollars étaient nécessaires pour couvrir les coûts liés au logement, à la sécurité, à l’éducation et aux soins de santé pour toutes les personnes déplacées internes ainsi que leur perte de revenus pendant un an.

Des lueurs d’espoir

Si, en 2019, 33 millions de nouveaux cas de déplacements forcés ont été enregistrés à travers le monde en raison de catastrophes et de conflits, beaucoup de déplacements datent de plusieurs années. Après des décennies de violence, près de 3 millions de personnes sont aujourd’hui déplacées internes en Afghanistan, et plus de 30 000 Haïtiens sont encore sans domicile à la suite du tremblement de terre de 2010. Malgré ce sombre tableau, des lueurs d’espoir existent. De plus en plus de gouvernements à travers le monde prennent des mesures pour prévenir les déplacements et commencer à inverser ces tendances. Ils ont une connaissance approfondie du problème, la capacité d’agir, et surtout la volonté politique de le faire.

A ce sujet, lire aussi: Un nombre record de déplacés dans le monde en 2019

En 2019, un certain nombre de pays ont pris des mesures importantes pour rendre compte publiquement de leurs progrès dans la lutte contre le déplacement interne. L’Azerbaïdjan prévoit de développer un meilleur système de collecte de données et d’impliquer les populations déplacées dans l’élaboration de nouvelles politiques pour atteindre les objectifs de développement durable du pays. Le Vanuatu reconnaît les besoins spécifiques des personnes déplacées dans sa nouvelle stratégie nationale sur la réduction des risques de catastrophes, tandis que de nouvelles stratégies de développement ont été annoncées par les gouvernements éthiopien et somalien pour répondre au déplacement dans leurs pays, qui comptent à eux seuls près de 4,5 millions de personnes déplacées.

Notre seul espoir

Des systèmes de collecte et d’analyse de données ont par ailleurs été mis au point en Indonésie, qui a dû faire face au déplacement de 850 000 personnes à la suite de tremblements de terre et de tsunamis en 2018. Au Mali, l’augmentation du nombre de déplacés l’année dernière est en partie due à une amélioration des systèmes de collecte de données. Entre-temps, les mécanismes d’alerte rapide et les mesures de réduction des risques de catastrophes ont prouvé que des vies pouvaient être sauvées, comme cela a été le cas aux Philippines, en Inde et au Bangladesh. En avril 2019, la quasi-totalité des 3,5 millions de personnes déplacées par le cyclone Fani ont été évacuées de manière préventive, ce qui a permis de sauver des dizaines de milliers de personnes.

La pandémie de Covid-19 est impitoyable pour les personnes les plus vulnérables. Notre seul espoir est que, à mesure que les gouvernements réagiront à cette crise sanitaire, la pandémie leur permettra également d’accélérer la mise en œuvre de leur engagement pour protéger et aider les personnes déplacées qui courent les plus grands risques, et trouver des moyens de mettre fin aux déplacements internes. Ils ont déjà montré que c’était possible. Il n’y aura jamais de meilleure raison ni de meilleur moment pour agir.

L’Observatoire des situations de déplacement interne a publié le 28 avril le Rapport mondial sur les déplacements internes (GRID) 2020.


*Alexandra Bilak, directrice de l’Observatoire des situations de déplacement interne

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.