La Suisse a fait un remarquable travail de mémoire sur son rôle durant la Deuxième Guerre mondiale. Les travaux très fouillés de la Commission Bergier, la création du fonds spécial pour les victimes de l'Holocauste, l'accord durement négocié autour des fonds en déshérence ont été des exercices douloureux pour tous ceux qui avaient cultivé l'image d'un pays héroïque et sans tache.

Le président du comité exécutif du Congrès juif mondial, Israel Singer, a été l'une des pièces maîtresses de cette affaire. Il a toujours tenu des propos durs envers la Suisse, et son soutien à l'opportuniste sénateur Alfonse D'Amato, aujourd'hui disparu des tabelles politiques américaines, lui a valu passablement d'inimitiés de ce côté-ci de l'Atlantique. Israel Singer avait cependant su, à fin 1997, reconnaître le travail effectué par la Suisse. «Nous avons passé de la confrontation à la coopération», disait-il alors dans un entretien.

En qualifiant de «crime» la neutralité suisse pendant la guerre, en osant un amalgame entre neutralité et collaboration, il dérape et prend le risque de rallumer une mèche qui avait été éteinte avec le sentiment, répandu, du devoir accompli. Il prend aussi le risque de raviver cette confrontation dont il se félicitait qu'elle ait été surmontée.

Il est indéniable que le contexte de la commémoration de la libération d'Auschwitz est très particulier, chargé d'une émotion à la mesure que ce nom inspire et inspirera longtemps encore. Le discours d'Israel Singer en est sans doute empreint. Mais il a été bien préparé, soigneusement ciselé, comme en témoigne la version écrite, conforme au texte prononcé, publiée dans le Financial Times. Que cherche-t-il? On ne comprend pas ses motifs.

Parce qu'ils ne disent rien d'autre de la Suisse ni des Suisses, ses propos blessent ceux qui ont fait ce qu'ils pouvaient pour accueillir des réfugiés dans ce pays. Ils blessent aussi tous ces Suisses qui, par ce travail de mémoire, accompli à travers la Commission Bergier, ont su voir les erreurs et les faiblesses de la politique que la Suisse a menée sous la protection de sa neutralité.

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