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La dernière chance de Sarkozy: dissoudre l’Assemblée nationale

Jean Bothorel, journaliste et essayiste français, conseille au président d’user d’un droit risqué mais qui aurait l’avantage de mettre ses adversaires et les nombreux mécontents au pied du mur

Quel avenir pour Nicolas Sarkozy? A Paris la question est désormais la principale préoccupation du milieu politico-médiatique. Pour certains, le président de la République est déjà mort. Pour d’autres, il est dans une de ces mauvaises passes qu’ont traversées tous ses prédécesseurs, et il ne tardera pas à la franchir. Pour d’autres encore, il ne se représentera pas s’il a le moindre doute sur ses chances de gagner…

Toutes ces spéculations se nourrissent – surtout depuis la cuisante défaite de l’UMP aux élections régionales – de la situation «catastrophique» où se trouverait la France. Nous avons toujours eu, en période de crise, une propension à noircir le tableau. Comme la crise économique et sociale que nous traversons est la plus grave depuis 1945, notre addiction au catastrophisme n’a pu que s’en trouver renforcée. D’un côté, on lit et on entend que le climat politique du pays est «délétère», que les Français sont «mélancoliques», «dépressifs», «désenchantés»; de l’autre, que l’ambiance est «pré-révolutionnaire», que les Français, après avoir rongé leur frein, vont se radicaliser et déclencher un cycle de violences… D’ailleurs, les conflits sociaux ne sont-ils pas de plus en plus nombreux et tendus?

Au vrai, il est impossible d’avoir une lecture objective de l’état actuel de l’opinion publique: quelle part revient à la colère, à la résignation, au doute, à l’indifférence, à l’incompréhension? Chez beaucoup de nos concitoyens, il est probable que tous ces sentiments s’entremêlent et les tétanisent.

Quoi qu’il en soit, la priorité aujourd’hui pour Nicolas Sarkozy n’est plus de philosopher sur les causes et conséquences de ce profond malaise qui, indiscutablement, plombe le pays. Elle est de trouver la meilleure stratégie qui lui permette de rebondir.

Pour l’instant, sa double contre-offensive n’est guère convaincante: «recadrer» son image et sa pratique du pouvoir; maintenir le rythme des réformes sans lesquelles, affirme-t-il, nous ne cesserons d’hypothéquer notre avenir, sans lesquelles nous ne retrouverons pas le chemin de la croissance. Quand bien même il aurait raison, il s’agit là d’une stratégie dont les retombées positives sont à moyen ou à long terme, alors que les effets négatifs peuvent être immédiats. La réforme des retraites, par exemple, n’est-elle pas à hauts risques? Le recadrage de la fonction présidentielle n’est-il pas un exercice très aléatoire?

En fait, la marge de manœuvre de Nicolas Sarkozy est si étroite qu’il doit changer de stratégie en se plaçant sur le terrain institutionnel. Un terrain où il détient une arme de dissuasion qui n’appartient qu’au président de la République: le droit de dissoudre l’Assemblée nationale. Il est sidérant que cette arme n’ait jamais été évoquée dans les multiples débats des dernières semaines.

Pourquoi Nicolas Sarkozy devrait-il renvoyer les députés devant les électeurs? Dans la mesure où la cohabitation appartient à nos mœurs institutionnelles*, la dissolution à froid de l’Assemblée nationale devient un acte politique majeur et, de facto, une décision stratégique. A l’instar du droit de dissoudre la Chambre des communes dont usent, par calcul, les premiers ministres britanniques.

La dissolution est un défi et un pari. Jacques Chirac, direz-vous, qui voulait en 1997 renforcer la cohésion de sa majorité, l’a perdu. Le contexte n’est plus du tout le même: ce qui est en jeu, ce n’est pas l’équilibre politique au sein du parlement, c’est la légitimité du chef de l’Etat.

Il est, en effet, évident que la légitimité de Nicolas Sarkozy a été considérablement entamée et que ses ambitions de candidat ont été prises à revers par la brutalité de la crise. Certes, ce n’est ni la première ni la dernière fois qu’un président ne tient pas ses promesses. Le cas du président Sarkozy est différent: s’il avait voulu les tenir, il n’aurait pas pu, du fait de la crise. Mais les Français n’ont pas pris en compte cette différence et, au scrutin régional, ils lui ont témoigné clairement leur défiance, tandis qu’ils adhèrent de moins en moins à sa personne. Aucun des présidents de la Ve République n’a connu, en seulement trente-quatre mois, un désaveu d’une telle ampleur. De Gaulle n’aurait-il pas immédiatement démissionné?

Sans adopter cette posture tranchante, Nicolas Sarkozy dispose d’une Constitution qui lui permet, en provoquant des législatives, de prendre les Français à témoin: «Puisque vous n’êtes pas satisfaits de ma politique, puisque, par votre abstention, vous vous désintéressez de la chose publique, eh bien! je vous donne l’occasion de vous re-mobiliser et de choisir, si vous le souhaitez, une autre politique. La balle est dans votre camp, à vous de vous déterminer en citoyens responsables.» Dissoudre, c’est donc mettre les Français, les partis de droite comme de gauche, au pied du mur. C’est essayer de dissiper, avec panache, cette atmosphère malsaine et pleurnicharde où nous baignons.

Si une coalition dominée par les socialistes et les écologistes l’emportait, il lui reviendrait, sauf à jeter l’éponge, de former un gouvernement puis d’appliquer son programme. Ainsi les Français pourraient très vite juger des capacités, face à la crise, d’un gouvernement dit de gauche, après avoir jugé celles d’un gouvernement dit de droite.

Quant à Nicolas Sarkozy, plus ou moins retiré sur son Aventin, il pourrait troquer ses habits d’omniprésident hyperactif contre ceux d’un arbitre amusé et placide. D’ici à deux ans ne trouverait-il pas, dans son nouveau rôle, tous les atouts pour se replacer en première ligne sur la scène politique? En tout cas, la carte de la dissolution est dans ses seules mains. A lui de la jouer.

* Il y a déjà eu trois cohabitations. Deux sous la présidence de François Mitterrand: le gouvernement Chirac (1986-1988) et le gouvernement Balladur (1993-1995). Une sous la présidence de Jacques Chirac: le gouvernement Jospin (1997-2002).

Nicolas Sarkozy troquerait ses habits d’omniprésident hyperactif contre ceux d’un arbitre amusé

et placide

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