Aujourd’hui est un adieu. «Il était une fois» ne paraîtra plus. Je vous livre toutes crues les raisons que j’ai de l’abandonner. Cette chronique a commencé le 3 mai 2003 par une spéculation sur ce que signifie une «erreur historique». Tony Blair venait d’accuser la France d’en avoir commis une en ne soutenant pas la guerre contre l’Irak. Le thème m’avait amenée à Napoléon, à la Louisiane, puis à la question du jugement dans l’histoire et je m’étais bien amusée. Vous aussi, à lire vos courriers.

Ainsi est née cette idée d’inscrire les événements de l'actualité dans la profondeur du temps afin de leur chercher un écho, sinon un sens. Les bouleversements des années 2000 semblaient d’ailleurs appeler ces moments d’arrêt sur histoire, comme si l’établissement des continuités permettait de supporter les ruptures. La rubrique fut installée bien en vue le samedi. Dix ans plus tard, en 2015, elle émigrait, plus modeste, dans les pages du mercredi. L’époque bifurquait: les promesses de l’avenir importaient plus que les traces du passé. Une rubrique technologique prenait la place de la rubrique histoire le samedi.

Ce déplacement de priorité du journal a renouvelé mes priorités personnelles: j’allais à mon tour regarder ce qui était en train de changer, pourquoi et comment. Tous les objets d’observation étaient à ma disposition. Je n’avais qu’à choisir. Vite dit!

Une chronique a mission de plaire, ou de déplaire

Choisir est une opération lente, hésitante, obsédante qui a le devoir de cacher ses souffrances pour apparaître avec l’évidence d’un triple axel en patin à glace. Il faut coller aux préoccupations du jour, éviter d’être en avance ou en retard et surtout d’être à côté. Le public d’un journal est concentré sur l’immédiat et il est avare de son temps. Il pardonne rarement les détours compliqués. Contrairement à un article qui l’informe, à une analyse qui l’éclaire, une chronique a mission de plaire – ou de déplaire, c’est la même chose. Elle mobilise les sympathies – ou les antipathies. Tant mieux si elle informe, mais ce sont les goûts qu’elle agite.

Pendant toutes ces années, je me suis mise chaque semaine en position de résoudre l’équation de la «chronique» dont la caractéristique est de n’être pas indispensable à l’existence d’un média. Ce genre de texte dépend du bon vouloir de la direction qui en octroie le temps et l’espace, son exercice doit se justifier par les traits particuliers du «je» de son auteur. J’ai donc développé un «moi» reconnaissable par les thèmes que j’ai privilégiés, l’écriture que je leur ai appliquée, l’arsenal intellectuel dans lequel j’ai puisé. J’ai varié mes distances avec le public, que j’ai vousoyé ou tutoyé. J’ai rarement choyé les pouvoirs. Je les ai vilipendés avec prudence. Les ignorer est difficile. J’ai dosé l’ironie à la façon portugaise: ne pas tuer le taureau, le dénoncer seulement. J’ai pris soin de ne pas faire aux autres la morale que je hais qu’ils me fassent. Je n’ai jamais donné de conseil à aucun gouvernement. J’ai mesuré mon langage avec la méthode Berset: aussi simple que possible, aussi soigné que nécessaire. J’ai caché mes erreurs sous le tapis et gardé ma honte pour moi. A la fin, j’ai inventé une Joëlle Kuntz, chroniqueuse du mercredi.

C’est le moment de changer de conte

C’est tout le problème. J’étais menacée d’avoir à continuer. Faire du Kuntz hebdomadaire implique une surveillance sévère de la marque, ce qui entame le plaisir. C’est une forme d’enfermement, un devenir sans surprise. Je peux toujours trouver un objet de chronique, le tourner de façon avantageuse. Mais à quoi sert l’avantage? Passé minuit, le carrosse redevient courge.

C’est le moment de changer de conte. Je me mets donc à l’écart. Je fais mon deuil de l’incessant souci d’avoir à me montrer chaque semaine – tous les deuils sont tristes. Je me donne la liberté d’autres projets. A «mon» public, vous, toi, qui m’a accompagnée de sa fidélité, j’adresse un merci, en lui demandant encore de comprendre mon désir de silence. J’ai toujours eu de la peine avec les conclusions. «La bêtise est de vouloir conclure», disait Flaubert.

Les précédentes chroniques de Joëlle Kuntz:

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