Il était une fois

La dernière chronique de Jamal Khashoggi

OPINION. Notre chroniqueuse relate la chronique publiée dans le «Washington Post» qui, avec les précédentes, a conduit au meurtre du journaliste saoudien à Istanbul

Entrant dans le consulat d’Arabie saoudite à Istanbul, le journaliste saoudien Jamal Khashoggi savait qu’il prenait un risque, celui, peut-être, d’être emprisonné, comme son ami l’écrivain Saleh al-Shehi, mais probablement pas d’être tué là, sur place. Se croyait-il intouchable au point d’avoir laissé son esprit commettre une imprudence?

Il connaissait son ennemi, le prince Mohammed ben Salmane (MBS), dont il dénonçait les abus. Il connaissait le milieu, l’ambiance, les luttes de pouvoir, les intrigues, la violence. Mais son imagination politique, formée aux vicissitudes ordinaires du royaume, ne le portait pas à se voir lui-même en victime d’un meurtre. Je tire cette impression de sa dernière chronique, arrivée au Washington Post le lendemain de sa disparition, début octobre.

Elle est de la plume d’un homme normalement naïf qui parle de l’avenir lui vivant, qui décrit les problèmes, pense à des solutions. La vie règne, l’espoir domine. Il y a de la déception mais pas de peur. C’est une chronique comme une autre au sujet des plaies du monde arabe, bien vues, déplorées et envisagées comme réparables.

Crime de lèse-majesté

Sauf que cette chronique, avec les précédentes, est le mobile du meurtre. Le prince ne les a pas supportées. Ce qui relève pour nous d’un droit de critique élémentaire est pour le nouvel establishment saoudien un crime de lèse-majesté, d’autant plus impardonnable qu’il est commis à Washington, au cœur de la puissance protectrice américaine. Il faut relire ce texte pour saisir la nature du désaccord qui a conduit à l’homicide et la forme d’esprit de celui qui l’a perpétré.

Khashoggi regrette avec sobriété l’inexistence d’une presse libre dans la plupart des pays arabes. «Les Arabes vivant dans ces pays sont soit sous-informés soit désinformés, écrit-il. Ils sont de ce fait incapables d’appréhender correctement les problèmes qui touchent leur région et leur vie quotidienne, et encore moins d’en discuter publiquement. La psyché collective est ainsi dominée par le récit officiel auquel beaucoup ne croient pas mais qui assujettit une large majorité de la population. Malheureusement, cette situation n’est pas près de changer.»

Après un survol de la répression qui s’abat sur les journalistes et les professionnels des médias dans les différents pays, le chroniqueur conclut que «le monde arabe a maintenant son propre Rideau de fer, imposé non par des acteurs extérieurs mais par les forces intérieures rivalisant pour le pouvoir. Pendant la guerre froide, Radio Free Europe […] a joué un rôle important en soutenant et encourageant l’espoir de liberté. Les Arabes ont besoin de quelque chose de semblable.»

Les idées du Printemps arabe

Aux yeux de Khashoggi, c’est l’enfermement provincial qui est le plus dommageable en ce qu’il empêche les comparaisons entre pays et la diffusion des idées ou des innovations. Qu’un lecteur arabe puisse lire en arabe ce qu’il en est des complications de la démocratie aux Etats-Unis et il discutera de la démocratie avec plus de pertinence. Qu’un lecteur égyptien lise un article sur les coûts d’un projet de construction à Washington et il comprendra mieux les implications d’un projet semblable chez lui.

«Le monde arabe a besoin d’une version moderne des vieux médias transnationaux de sorte que les citoyens soient informés sur les événements globaux. Plus important encore, nous avons besoin d’une plateforme pour faire entendre les voix arabes. Nous souffrons de pauvreté, de désorganisation et d’une éducation misérable. Avec la création d’un forum international indépendant, protégé de l’influence des gouvernements nationalistes qui sèment la haine avec leur propagande, les gens ordinaires dans le monde arabe deviendraient capables de pallier les problèmes structurels de leurs sociétés.»

Jamal Khashoggi maintenait vivantes les idées du Printemps arabe. Avec lui, elles ont encore une fois sombré dans le sang. Les tueurs sont debout. Ils sont haïs. Et alors? Le pétrole continue à couler.

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