Personne n’avait jamais entendu parler de lui jusqu’à ce jeudi. Michael J. Garcia, comme on peut le lire sur le site de BFMTV/RMC Sport, «s’est offert une réputation mondiale en l’espace d’une demi-journée». Car «cet homme intègre et tenace» détenait «une bombe de 400 pages» contre l’omnipotente FIFA et Son Altesse Sérénissime du Ballon Rond, le Haut-Valaisan Joseph S. Blatter. C’est cet Américain qui a été mandaté pour enquêter sur les soupçons de corruption au sein de l’instance dirigeante du football mondial, en particulier sur les conditions d’attribution de la Coupe du monde à la Russie en 2018, mais surtout au Qatar en 2022, à la suite d’un vote très controversé.

Le travail a été fait en dix-huit mois et l’on a donc découvert qu’on avait affaire à un «incorruptible». Cinquante-trois ans, républicain convaincu, marié à un agent du FBI, «la lutte antiterroriste chevillée au corps», assistant du procureur général du district sud de New York pendant seize ans (1992-2008), président d’Interpol en Amérique latine et surnommé «shérif de Wall Street» pour sa lutte contre la criminalité financière. «De 2008 à 2012, il rejoint le cabinet d’avocats Kirkland & Ellis». Là encore, un bureau «spécialisé dans les dossiers liés à la lutte contre la corruption». Excusez du peu.

Le loup dans la bergerie

Et puis, le loup est entré dans la bergerie. Pour incarner l’«Eliot Ness du ballon rond», selon la jolie formule de La Croix: «Après avoir postulé à la direction du FBI et en avoir été écarté par Barack Obama himself car jugé trop proche de l’administration Bush, Garcia décide en juin 2012 de tout plaquer et de devenir chef de la commission d’éthique de la FIFA.» Et ce jeudi, il a protesté haut et fort après que celle-ci s’est dite blanchie comme neige fraîche, en criant à la face du monde que son rapport avait été tronqué dans sa présentation publique par Hans-Joachim Eckert, président de la chambre de jugement du comité d’éthique. Déclaration de guerre. A l’interne, pour l’heure; mais dehors, le scandale gronde.

Sans revenir sur les détails «oubliés», gênants et/ou susceptibles d’ébranler le colosse zurichois, il dénonce une interprétation «erronée et incomplète». Boum. Qui ne «correspond à rien», lit-on dans le Corriere della sera. Ceux qui rêvent depuis des années de voir notre Sepp national prendre ses cliques et ses claques commencent à y croire. «D’importantes zones d’ombre» subsistent. Le rapport public a été réduit à une quarantaine de pages par Eckert, au grand dam de Garcia. Censuré, il déclare qu’on n’y lira donc pas, par exemple, «que les ordinateurs utilisés par les Russes ont été détruits et que les e-mails n’ont pas été dévoilés aux enquêteurs», indique le Guardian.

Protéger Blatter à tout prix

Autre problème, signalé par Courrier international qui a traduit le quotidien britannique, «le rôle de Mohammed bin Hammam, un Qatari exclu à vie de la FIFA pour son rôle dans une campagne de destitution du président». Le rapport établit en fait qu’Hammam a fait «plusieurs paiements incorrects» à de hauts dirigeants du football africain, et qu’il a versé 1,2 million de dollars à l’ancien membre du comité exécutif Jack Warner «pour qu’il arrête de témoigner contre lui». Suffisant pour que le FBI ait décidé de s’en mêler, désormais, indique CNN. Suffisant pour que le Wall Street Journal juge que tout a été pensé pour protéger Sepp Blatter.

Bref, tout cela semble désormais relever de la «farce». Ce qui devait être la révélation d’un rapport d’éthique très attendu a tourné au «chaos». Et la plainte de Garcia, qui dit poliment avoir été «terriblement surpris» par le manque de réactions à l’interne, écrit L’Equipe, «révèle au grand jour les tensions au sein des deux chambres d’éthique de la FIFA». Du coup, la Neue Zürcher Zeitung ressent «un arrière-goût», dit-elle, et a de la peine à avaler cette manière systématique qu’a la FIFA de confondre «ce qui est correct et ce qui ne l’est pas».

«Honte au football mondial»

Interrogé par la BBC, Michael J. Hershman, président et CEO de FairfaxGroup, expert en questions de transparence, pense que Blatter doit dès lors partir, «pour le bien du sport». D’autant qu’il cherche à tout prix que le rapport Garcia demeure confidentiel. Cela n’est pas normal, selon le Financial Times, qui plaide pour une publication intégrale et titre sur cette «farce à la FIFA, qui fait honte au football mondial». Il dénonce l’«opacité» de cette «ONG suisse» qui n’a de comptes à rendre à personne. El País parle aussi de cette «dernière blague de la FIFA» consistant à «s’absoudre elle-même» en lavant la réputation de la Russie et du Qatar et salue cette manière qu’a Garcia de «partir furieusement à l’attaque».

L’olympe du foot aurait-il trouvé, à l’insu de son plein gré, son va-t-en-guerre contre l’imperator maximus de Zurich qui cherche à se faire réélire en 2015? Il paraît qu’à Nyon, il y a un dénommé Platini qui boit du petit-lait.

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