Revue de presse

Dernières nouvelles d’une «ineptie calendaire»: le 8 mars des femmes

Dans les médias ce jour, la lutte est chaude entre les militant(e)s. Il y a les tenant(e)s d’«au moins une date» par année et ceux de 365 jours sur 365. Et avec cela? Vladimir Poutine, pour qui «le cœur d’une femme est le plus loyal et son indulgence ce qu’il y a de plus précieux»

Même Google.ch s’y est mis, avec son affreux mauvais goût habituel. Le moteur propose ce jour sur sa page de garde une série de 14 citations de femmes célèbres. Parmi elles, retenons les mots de la grande poétesse russe Marina Tsvetaïeva, qui résonnent de manière particulièrement belle avec la sculpture d’Antonio Ghezzi en ce ciel magnifique ci-dessus: «Les ailes ne sont liberté que lorsqu’on les déploie pour voler. Repliées sur le dos, elles ne sont qu’un fardeau.»

C’est donc le 8 mars, tadadam! La marronnière est là, fidèle au poste dans les médias. Et si l’on sautait directement à samedi pour entourer son épouse «d’amour et d’attentions», comme suggéré ci-dessous? Oui, bonne question: et si l’on supprimait le 8 mars? se demande d’ailleurs la rédactrice en cheffe adjointe du Temps dans son éditorial. Et d’ailleurs encore – c’est un comble – c’est aussi au Temps qu’un esprit facétieux a mis un Punkt Schluβ à la parution de la page Conversation, qui s’est si souvent emparée de la problématique en quatre années et deux mois de bons et loyaux services rendus à la cause:

Le quotidien L’Alsace, lui, va plus loin, mais c’est un homme qui signe la géniale expression que nous avons reprise dans le titre de cette revue de presse: «Bien que placée sous l’égide de l’Organisation des nations unies, la Journée internationale des femmes est une ineptie calendaire. Qui doit impérativement perdurer. […] Une telle journée […] à l’échelle planétaire… c’est insuffisant. Mais toujours mieux que rien.»

Car en France – puisqu’on y est – «les ordonnances réformant le Code du travail ont réduit les droits des salariés, et les femmes en paient le prix fort. Les entreprises n’ont que peu de contraintes pour mettre fin à ces inégalités que rien ne justifie si ce n’est le patriarcat, ce système de domination qui fait reculer les droits et empêche la conquête de nouveaux à l’instar de la procréation médicalement assistée pour toutes. Pour ces droits à préserver et à conquérir, multiplions le 8 mars!»

Ce qui revient à dire que cette date dont le symbolisme est en perte de vitesse, ce devrait donc être tous les jours, comme le pense ce média cité par l’AFP, dont nous n’avons hélas pas retrouvé la trace. On a retrouvé, par contre, au CERN, le professeur Alessandro Strumia. Dans une présentation illustrée de graphiques, de diapositives et tableaux, il a expliqué que le rôle croissant des femmes dans les emplois liés à la physique n’était pas lié à leur qualification, mais à la multiplication des débats sur les questions de genre et de parité. «La physique a été inventée et construite par les hommes, on n’y entre pas sur invitation.»

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Voilà, voilà… S’il faut garder le 8 mars, c’est qu’il a encore une raison d’être, semble-t-il. Anne-Cécile Mailfert, présidente de la Fondation des femmes, et Raphaëlle Rémy-Leleu, porte-parole d’Osez le féminisme, l’expliquent très bien à la chaîne d’info LCI, tout en vomissant le pire: «Lorsque les marques de produits électroménagers ou de beauté en profitent pour faire des promotions sur des aspirateurs ou des casseroles (car oui, c’est toujours la femme qui cuisine) ou pour des cours de maquillage ou des sous-vêtements (car oui, la femme doit toujours être belle, avenante, apprêtée).»

Pour L’Obs, cependant, la marronnière susmentionnée «n’est pas une tarte à la crème». Parce que qu’est-ce qu’on entend, d’habitude, hein? «Pfff, encore le 8 mars! [Soupir agacé.] Encore une «journée» de ceci ou de cela, […] histoire de faire oublier les 364 jours de l’année où personne n’en a rien à faire, de la faim dans le monde, de la pauvreté, du handicap, sans parler des journées sans tabac, sans voiture, sans viande, etc. Les femmes elles-mêmes sont souvent les premières exaspérées par ce rituel.»

Et pourtant. «Pourtant, à l’heure où, de Bolsonaro à Salvini, des masculinistes triomphants leur enjoignent de s’en retourner aux fourneaux et au jardin d’enfants, ou bien, comme l’ultra-macho Donald Trump, se vantent de les «attraper par la chatte», toutes les femmes devraient être très fières de célébrer le 8 mars.» Car «rien n’a changé… ou si peu», constate France 3 au fil de ses archives: aujourd’hui en France, «80% des femmes ont une activité salariée, cela pose toujours la question de la double journée […] et du partage des tâches ménagères avec les hommes. Il est vrai que les hommes participent un peu plus aux tâches ménagères, mais, d’après une étude de l’Ipsos, ce n’est toujours pas la révolution»:

Au final, une journée qui doit donc «mettre en lumière les problématiques liées aux femmes reproduit le sexisme qu’elles subissent dans leur quotidien» (en gras dans le texte), écrit L’Union de Reims: «Le 8 mars n’est pas la journée de la femme. Mais la journée internationale de lutte pour les droits des femmes. Bon, c’est vrai, on comprend la confusion. Avec les petites culottes en réduction, les promos sur les centrales vapeur, les roses offertes ici et là et les apéro-femmes à base de vernis à ongles et cours de pilates, on ne réalise pas trop qu’on est censé mettre en lumière, durant cette journée, les […] femmes battues par leur conjoint […], le manque d’accès à l’école ou aux protections hygiéniques un peu partout dans le monde […], les femmes qui ont été tuées par leur conjoint ou ex-conjoint […], le droit à l’avortement encore interdit ou restreint dans de nombreux pays ou sans cesse remis en question là où il est acquis, etc.»

Car «le diable est dans les détails», L’Orient-Le Jour, qui veut «en finir avec la journée des femmes», l’a bien compris. C’est «une porte ouverte aux raccourcis faciles qui se traduisent trop souvent, dans un magma global de célébration de la femme chaque 8 mars, par un tsunami de slogans certes stimulants, mais qui ratent souvent la cible. La femme est célébrée depuis des siècles sur les toiles des plus grands maîtres, dans le marbre des plus talentueux sculpteurs, sur les feuillets des poètes les plus inspirés. Et aujourd’hui sur des pin’s, Instagram et Facebook.» Ainsi que dans les compagnies d’aviation:

Mais il y a un mais, poursuit le quotidien libanais: «Il n’en demeure pas moins que toutes ces célébrations n’ont pas permis d’instaurer une égalité de droits, une égalité tout court, entre hommes et femmes, dans la grande majorité des pays. Aux célébrations, nous préférerions l’action. A la journée des femmes, nous préférerions, et de loin, celle de l’égalité entre hommes et femmes.»

Alors, «si, au lieu de la grève, nous éduquions les petits garçons pour en faire des hommes qui assurent plus que leurs 8 minutes par jour de travaux domestiques? […] La tectonique des genres est en branle. Engendrant des interstices dans lesquels les femmes disent ce qu’elles taisaient et s’engouffrent. […] Il existe, aujourd’hui, un «momentum» particulier dont de nombreux fruits sont à tirer, pour peu qu’on veuille bien envisager la bataille pour l’égalité comme une lutte inclusive…

… c’est-à-dire ni une pure revanche des femmes ni une menace pour les hommes

La palme reviendra cependant à celui dont on connaît «l’appétence […] pour faire de belles photos. La dernière en date le montre à cheval, entouré de femmes officiers de la police», raconte Le Point. Un cliché pris ce jeudi, «à la veille de», pour être le premier de tous. Vêtu d’un jean et d’une veste à col de fourrure, [il] chevauchait un cheval brun, entouré de cavalières sur des montures blanches, dans un centre d’entraînement à Moscou:

En Russie, le 8 mars constitue «une fête fériée d’importance, qui se traduit essentiellement par des offrandes de fleurs ou de cadeaux aux femmes, bien plus que par la promotion de l’égalité des droits avec les hommes». Et que dit le tsar? «Nous savons que le cœur d’une femme est le plus loyal et que son indulgence est ce qu’il y a de plus précieux», au pays où:


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