Comme Le Temps, cela faisait plusieurs semaines que Le Courrier et la Tribune de Genève enquêtaient sur les rumeurs qui couraient à la RTS sur Darius Rochebin, peut-on lire dans les titres qui publient cette enquête ce lundi. Leurs éléments d’information recoupent les nôtres, avec d’autres détails, d’autres histoires. Mais jamais de nom propre, les témoignages restent anonymes, par peur de représailles, d’une mauvaise publicité, ou par désir de se protéger: après tout, ce sont souvent là des choses intimes, privées, même si, multipliées, elles deviennent une affaire publique et politique.

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«Dariusgate»

«Ce qui est compliqué avec Darius, c’est qu’il joue sur la limite.» C’est le gros titre du Journal du Jura, qui revient sur les réactions «qui se multiplient», écrit le régional, en publiant sur toute une page ce qu’il appelle le «Dariusgate», l’enquête du Courrier. L’ancien employé de la RTS continue son témoignage: «Par exemple il m’invite à déjeuner, et commence soudainement à me poser des questions sur mon activité sexuelle, si j’ai fait des fellations. C’est lourd, mais peut-on dire que c’est du harcèlement?» Un autre employé fait le même type de récit: «Il était capable de parler de sexe facilement et dans les circonstances les moins appropriées. Si je peux dire que ce comportement n’était pas vraiment acceptable, je n’oserais pas le qualifier de pénalement répréhensible.» «Pas vraiment acceptable»: il suffit de jeter un œil sur les comptes sociaux de Darius Rochebin, muets depuis samedi, mais assaillis de commentaires outrés et désolés, pour percevoir l’ampleur du sentiment de trahison du public, tellement attaché à son présentateur toujours si souriant, poli, intéressé et compétent.

Mais au-delà de son cas, qui renouvelle le genre de la roche Tarpéienne si proche du Capitole, les autres témoignages provenant de la RTS, toujours aussi anonymes, sont aussi captivants, dans l’enquête du Courrier. «A la télévision on est toujours dans la séduction, remarque une jeune femme, cela crée une ambiance ambiguë, dans laquelle les comportements qui ne seraient pas acceptés ailleurs sont tolérés.» Des micro-agressions qui laissent pantois: «Tout récemment un réalisateur s’est permis de me dire à moi et à une collègue, aussi jeune maman: Ah, si on m’avait dit que je tournerais avec deux MILF! (MILF, pour «mother I would like to fuck»). Qui se permet ça, franchement?» En effet. Pourquoi tous ces cas ne sont-ils pas traités? «Il y a tellement de couches hiérarchiques qu’on ne sait pas forcément vers qui se tourner, raconte une journaliste. Ensuite, les «personnes de confiance» du groupe de médiation sont des employés et ne donnent pas nécessairement les garanties d’anonymat nécessaires. On a aussi le sentiment que la direction préfère étouffer les affaires plutôt que de les traiter…»

Même sentiment dans la Tribune de Genève: «Darius Rochebin n’est de loin pas le seul. Nous avons des problèmes avec d’autres collègues masculins et nous ne nous sentons pas suffisamment soutenues», selon une employée «proche de l’équipe du téléjournal». Une ancienne collaboratrice de la RTS fait état d’une ambiance malsaine dans l’émission dans laquelle elle travaillait, à cause d’un réalisateur. «Il mimait derrière nous des actes sexuels. Les paroles déplacées étaient quotidiennes. J’en avais parlé à mes producteurs. On m’avait répondu qu’il y avait effectivement un problème avec lui. Il n’est plus revenu dans notre émission, mais travaille toujours dans une autre.»

Un système, au-delà des individus

Comme dans le film Spotlight, consacré à l’enquête du Boston Globe sur les prêtres pédophiles, c’est le système qu’il faut identifier, derrière les comportements individuels. La Liberté fait d’ailleurs son gros titre sur «La chaîne RTS dans la tourmente médiatique». «L’annonce du départ de Darius Rochebin, l’été passé, a agi comme un détonateur. Soudainement, la parole s’est libérée», écrit Le Courrier.

«La direction n’a jamais été alertée, explique Pascal Crittin, toujours dans Le Courrier, qui conteste tout laxisme face à ces accusations de harcèlement sexuel et de dysfonctionnements internes. Depuis trois ans, nous avons traité cinq situations de conflits du travail ayant nécessité un audit externe, pas forcément sur base de plainte formelle, mais aucune pour des incidents à caractère sexuel. Nous avons à chaque fois pris des mesures appropriées.» Nombreux sont les articles pourtant qui rappellent, à la suite des révélations du Temps, que l’humoriste Thomas Wiesel avait alerté la direction de la RTS à l’automne 2017. Son billet publié cet été dans L’illustré est aussi relu attentivement, avec ses allusions pas si cryptiques que cela.

Le Courrier a aussi donné la parole à Gilles Marchand, le directeur général de la SSR, et ancien directeur de la RTS. Il juge que son successeur «Pascal Crittin est parfaitement sincère dans ses explications. Il va entreprendre tous les efforts nécessaires pour identifier les problèmes. Je ne doute pas de sa bonne foi et je l’aiderai autant que possible.» Et réaffirme au passage «qu’il n’y a pas de placard doré à la RTS».

La direction de la RTS montrée du doigt

Qui savait quoi et quand? C’est Heidi.news qui s’interroge. «Une enquête interne a-t-elle été diligentée contre Darius Rochebin? La réponse est non. En 2017, plutôt que de mener l’enquête sur ces faux comptes Facebook, comme l’a fait Le Temps, la RTS met en place une «cellule de crise» chargée de gérer une fuite éventuelle de cette affaire avant la votation «No Billag». […] Les faits reprochés à Darius Rochebin sont-ils graves? «Les comportements évoqués, s’ils s’avèrent exacts, s’apparentent à de la drague lourde, même s’il y avait clairement, entre le présentateur vedette et des jeunes ou des stagiaires, un rapport de pouvoir qui peut être interprété comme une contrainte.» Et ce constat désabusé: «De fait, la consternation vient avant tout du décalage entre l’image publique du journaliste et sa personnalité telle que décrite dans cette enquête. L’époque est aux héros et aux monstres, elle adore puis met à mort. Les Romands découvrent que le personnage sur papier glacé, l’homme d’antenne à qui ils vouaient admiration et attachement, a aussi ses travers, peut-être un démon intérieur. Le talent, le brio, l’intelligence n’empêchent pas les failles.»

Heidi.news fait aussi état de la pétition lancée ce week-end par des salariés de la RTS pour exiger des réponses de la direction. «Le texte de cette pétition, dont Heidi.news a pu prendre connaissance, était signé dimanche soir par plus de 550 personnes (sur 1800 employés). Il s’étonne notamment que, dans un message samedi aux équipes, la direction évoque uniquement le cas de Darius Rochebin.» Le briefing de 9h30 dans la Tour, et les jours qui vont suivre seront agités.

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