Plongé dans le coma sur un lit d’hôpital à Berlin, Alexeï Navalny ne sait rien des tensions diplomatiques entre Russes et Européens que son empoisonnement a suscitées. Il ne sait rien non plus de la polémique entre ceux qui voient derrière cette attaque la volonté de Vladimir Poutine – perspective terrifiante – et ceux qui imaginent une initiative individuelle – signe tout aussi inquiétant d’une perte de contrôle du pouvoir. L’activiste anti-corruption ignore enfin tout de la contre-offensive médiatique affirmant qu’il ne représenterait que lui-même, qu’il ne serait pas le principal opposant au Kremlin, tout en se gardant bien d’expliquer qui remplit aujourd’hui ce rôle dans la désolation du paysage politique russe.

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Mais cet empoisonnement rappelle deux problèmes plus profonds et plus troublants. Le premier est que Vladimir Poutine préside un système dans lequel la violence reste un recours contre un adversaire. Le second est que, par conséquent, un transfert pacifique du pouvoir n’est pas garanti. Or le chef de l’Etat a 67 ans et les prémisses de l’inéluctable prochain chapitre s’écrivent déjà.

Dans les années 2000, le président offrait une vie meilleure à ses concitoyens. Avec l’annexion de la Crimée en 2014, il restaurait la grandeur du pays. Mais ces deux promesses ont vécu, et la modification de la Constitution lui permettant de gouverner jusqu’en 2036 s’est résumée à un argument: Vladimir Poutine doit rester au pouvoir pour que Vladimir Poutine reste au pouvoir. Cette dangereuse tautologie souligne l’essoufflement de son projet. Quelle transition, volontaire ou forcée par les événements, pourrait dès lors intervenir dans un système opaque, marqué par des affrontements entre services, et où la violence n’est pas proscrite?

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Les Européens, dont le libéralisme politique avait été qualifié d’«obsolète» par le président russe, doivent se préparer à tous les scénarios de l’après-Poutine. Qu’Alexeï Navalny y joue un rôle importe moins que la dimension stratégique à l’œuvre: notre voisin, le plus grand Etat du monde, une puissance nucléaire aux ambitions retrouvées, changera un jour de capitaine sans disposer d’un mécanisme éprouvé de transfert pacifique du pouvoir.