Opinions

Derrière l'école en crise

Même si la manif des lycéens, mardi dans toute la France, n'a pas atteint les chiffres espérés; même si les Français ont un goût immodéré et comme automatique pour la démocratie de la rue dès qu'un problème résiste à la négociation ou au traitement politique, un fait frappe ici. C'est l'incandescence des protestations, et de la crise qui les sous-tend, dès qu'on touche à l'école ou à l'université.

En France, l'école est le saint des saints du modèle républicain. C'est un temple, où, depuis plus d'un siècle, se célèbre l'égalité entre citoyens. L'instituteur, le prof de lycée furent longtemps les prêtres de cette religion du savoir, qui ouvre à la mobilité sociale et, en principe, à la promotion des élèves les plus modestes. Mieux: à l'intégration des étrangers qui s'installent dans ce pays. Qu'un des leaders les plus actifs et brillants du mouvement des lycéens porte le nom de Yesmina Medioub dit la grandeur d'un système qui est aussi un admirable creuset.

Pourtant, ce mécanisme, renforcé par le droit du sol, se détériore depuis plusieurs décennies. Par le seul effet du nombre. Jean-Pierre Chevènement, ministre de l'Education en 1985, avait fixé la barre très haut: il entendait faire passer le bac à 80% des élèves d'une génération. On y est presque. Mais la réalité, elle, a traîné les pieds. Car les structures n'ont pas suivi: il eût fallu des cohortes d'enseignants pour répondre à la demande. On aurait dû ouvrir des milliers de classes supplémentaires pour éviter de se retrouver, dans les lycées les moins bien lotis, à quarante dans un seule pièce. Infirmières, surveillants, locaux, bibliothèques sont manquants. Immanquablement, le niveau de l'enseignement s'en ressent, et les élèves, depuis 1968 déjà, le disent.

D'autre part, cette démocratisation massive de l'école secondaire n'a pas tardé à créer des clivages accrus entre formations pratiques et préparations au bac. Entre zones urbaines différentes, entre banlieues et beaux quartiers. Voire entre bacheliers eux-mêmes, entre sections élitistes et les autres, plus dévalorisées. Mais il y a plus: c'est l'hécatombe qui, dès la première année d'université, fait échouer des milliers et des milliers de jeunes étudiants.

La dureté de la crise scolaire en France renvoie donc à d'autres questions: peut-on encore éviter que se cristallise, à l'école, une société à deux vitesses? Peut-on casser la sclérose des syndicats d'enseignants, rétifs à tant d'innovations? Car l'école – et Allègre, tout brouillon qu'il peut paraître, le sent bien – a besoin non seulement de milliards, mais de réinterrogation, donc de sens. Descendus dans la rue, joyeux et braillards, les écoliers, voyant que des années d'école ne mènent souvent qu'au chômage, demandent plus que des profs et des locaux. Ils interrogent leurs aînés sur le fonctionnement d'un microcosme, le lycée, miroir d'une société dont ni les adultes ni eux-mêmes ne savent trop où elle conduit.

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