Revue de presse

Derrière la mort de Jan Kuciak, le journalisme d'investigation en danger

Le journaliste slovaque qui enquêtait sur la corruption en est mort. La presse s’inquiète, et les citoyens appellent à un sursaut européen

«Ils ont tué un homme qui voulait que la Slovaquie soit un endroit où l’on vive mieux.» C’est ainsi que commence l’éditorial en forme d’hommage mis en ligne par Aktuality.sk, le site d’informations pour lequel travaillait Jan Kuciak (et faisant partie du groupe Ringier Axel Springer, comme Le Temps), cité par Courrier international. «Ensemble, nous croyions que nous aidions ce petit bout de terre sur la carte où nous vivons. Que la société évoluerait positivement si nous écrivions sur les escrocs, les voleurs et les corrompus. Nous y croyions très fort. Vraiment très fort.» Mais «la Slovaquie est un pays retourné à l’état sauvage», écrit Tyzden (La Semaine), toujours traduit par les soins de Courrier International. «Nous nous sommes levés ce matin au commencement d’une journée qui nous ramène à notre passé», estime le journal, qui rappelle que la Slovaquie a connu de multiples scandales de corruption depuis son indépendance en 1993.

A ce sujet: Un journaliste d’investigation assassiné en Slovaquie

Sur la photo le plus souvent reprise dans la presse européenne, Jan Kuciak, en cravate et chemise blanche, serre contre lui son amie Martina, qui a été assassinée avec lui. Ils sourient. Ils ont l’air si jeunes. «Il travaillait sur la fraude fiscale des proches du Parti social-démocrate, au pouvoir. Dans ses derniers articles il s’est intéressé à un entrepreneur controversé, Marián Kocner, et à la compagnie Anext qui a emporté un contrat de l’Etat pour un système IT mal fait, raconte le site tchèque Blisty. Sur la page Facebook du jeune homme toujours accessible, Kuciak raconte comment Kocner l’a menacé «de balancer des horreurs sur moi et ma famille, et qu’il ferait en sorte que je n’écrive plus jamais». Il a porté plainte, sans suite.

Les révélations de Jan Kosniak: la mainmise de la N’drangheta

«Il est peu probable que des groupes autour de Kocner ou Basternak (Ladislav Basternak, propriétaire du complexe immobilier où réside le premier ministre Robert Fico, sur lequel Kuciak a beaucoup enquêté) soient impliqués dans le meurtre d’un journaliste qui mobiliserait pleinement les médias, l’opposition et l’opinion publique contre eux» estime cependant le journal dans un commentaire. «D’ailleurs, ces derniers mois, il travaillait sur quelque chose de beaucoup plus grand, l’influence de la mafia calabraise en Slovaquie et sa proximité avec certains responsables notamment de la sécurité.»

Et il avait apparemment terminé son article. Son collègue Tomas Kysel prend donc le relais et raconte, dans Aktuality.sk, ce qu’il avait trouvé: comment un criminel de la N’drangheta a dû quitter l’Italie dans les années 2000 après être suspecté par le clan d’avoir tué l’un des siens, comment il s’est exilé en Slovaquie où il a fait des affaires dans l’agriculture, l’immobilier, l’énergie, comment il a monté une société et a fini par pénétrer dans les cercles les plus élevés du pouvoir, et des forces de sécurité. Il y a des dates, des noms, des lieux: «Jan a détaillé et cartographié tout cela», écrit le journaliste. Tomas Kysel revient aussi sur les arnaques aux subventions européennes dont la N’drangheta se serait fait une spécialité: «Dans l’est de la Slovaquie, des représentants de plusieurs familles de Calabre travaillent ensemble. Tout le monde fait des affaires. Ils possèdent des dizaines de sociétés et des dizaines de millions d’euros. Ils tirent des millions d’euros de subventions. Ils sont riches.» L’article explosif était le plus lu du site ce matin.

Derrière le cas slovaque, toute l’Europe

Il ne faut pas manquer non plus la passionnante et déprimante interview de la responsable de Reporters sans frontières pour l’Europe et les Balkans, Pauline Adès-Mével, dans Libération. Elle revient sur les menaces qui pèsent sur les journalistes d’investigation en Slovaquie – muselés par un «Press Act» qui instaure des droits de réponse automatiques assortis de peines de prison –, et par la concentration des médias aux mains d’oligarques qui «instaurent la censure, encouragent l’autocensure et coupent les moyens du journalisme d’investigation, leur bête noire». Et encore: «C’est un phénomène qui ravage la quasi-totalité des démocraties européennes. L’assassinat à Malte d’une journaliste en octobre dernier, les multiples violations de la liberté de la presse en Pologne, les menaces de mort contre des journalistes en Bulgarie, la situation épouvantable en Hongrie… Cet assassinat vient couronner une série noire qui signe un déclin des démocraties en Europe.»

Que fait l’Europe, justement? Le président du Parlement européen, l’Italien Antonio Tajani, a dénoncé le meurtre de Jan Kuciak sur Twitter:

«L’UE ne peut pas accepter qu’un journaliste soit tué pour faire son travail. J’appelle les autorités slovaques à lancer une enquête approfondie avec l’aide internationale s’il le faut. Comme pour #DaphneCaruanaGalizia, le Parlement européen n’aura de répit que lorsque justice sera faite.»

Une Europe impuissante

Mais c’est peu dire que ce proche de Silvio Berlusconi s’est attiré une volée de bois vert. «Vous ne sortez du bois que lorsqu’il y a un meurtre», dit l’un, «Vous baptiserez une de vos salles de réunions Jan Kuciak et ce sera tout», dit l’autre, «A Malte, Daphne Caruana Galizia a été tuée il y a dix-neuf semaines et ses assassins sont en liberté à faire leur business», critique un troisième… Et encore: «C’est une police étrangère qui doit enquêter, je ne fais pas confiance à la police slovaque. Notre gouvernement est corrompu. Jan Kuciak enquêtait sur le détournement de fonds européens par la mafia dans l’est de la Slovaquie, à Kosice – et maintenant j’apprends que l’hôtel des impôts de Kosice est en feu. Coïncidence? S’il vous plaît, l’UE, envoyez-nous des enquêteurs, trouvez la vérité.»

Publicité