Yvan Colonna, dont le cercueil a été mercredi accueilli par une haie d'honneurs et plus de 1500 personnes à l'aéroport d'Ajaccio, était né le 7 avril 1960, quinze ans avant la fusillade d’Aleria d’août 1975 qui constitue, peu ou prou, le socle politique du nationalisme corse contemporain. Le «berger de Cargèse», condamné à trois reprises par la justice pour le meurtre du préfet Erignac, survenu à Ajaccio le 6 février 1998, était donc adolescent lorsque les militants autonomistes dirigés par Edmond Simeoni (décédé le 14 décembre 2018) occupèrent, les armes à la main, une cave viticole appartenant à un entrepreneur pied-noir, chassé d’Algérie par la guerre d’indépendance. Bilan: deux gendarmes tués à l’issue d’une bataille rangée qui avait mobilisé plus d’un millier de policiers. Le «mythe» d’Aleria a bercé la jeunesse d’Yvan Colonna, dont le père fut député socialiste des Alpes-Maritimes. Des hommes résolus, prêts à se rebeller et à mourir: le tableau corse de 1975 n’est pas si différent de celui campé par les jeunes insulaires lors des violentes manifestations de ces derniers jours à Bastia ou Ajaccio.

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Maxime Susini avait 36 ans lorsqu’il est tombé, le 12 septembre 2019 à Cargese, sous les balles de tueurs postés près de la paillote qu’il exploitait sur la plage bien connue de la famille Colonna. Dans le bourg, les slogans en l’honneur de «Massimu» écrits en corse couvrent encore les murs. L’homme incarnait la lutte locale contre la corruption et la mafia. Las. Autre meurtre. Autre défi pour la société corse. Pour les nationalistes, y compris lorsqu’ils sont élus de la République au Conseil exécutif de Corse ou au parlement français, les Corses emprisonnés en France pour avoir pris les armes contre l’Etat sont des «prisonniers politiques». Dans cette catégorie figuraient, jusqu’à sa mort cette semaine, Yvan Colonna et ses complices condamnés à ses côtés, Alain Ferrandi et Pierre Alessandri. Tous deux ont finalement, mardi 22 mars, été transférés dans une prison sur l’île de Beauté. Vous me suivez? Les meurtriers corses ne se ressemblent pas. Les uns, mafieux, ont le droit de se terrer et d’échapper à la justice. Les autres, contraints de comparaître devant celle-ci, sont présentés comme des victimes. Les Corses font leur propre tri entre leurs tueurs, leurs morts et les motivations de ces derniers. Et, à chaque fois, la loi du silence leur sert d’imparable linceul.

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Pourquoi, dans ces conditions, continuer de refuser l’autonomie de l’île au sein de principes républicains d’égalité de toute façon rendus erronés par la géographie? Que les Corses demandent à être gouvernés au plus près des réalités de leur territoire insulaire peuplé d’environ 340 000 habitants semble plutôt logique. Les transports aériens et maritimes vers l’île sont particulièrement coûteux. L’accès à l’intérieur de la Corse est compliqué par son relief montagneux. Les disparités de populations entre les différentes parties du territoire imposent le sur-mesure territorial. Avec un budget annuel d’environ 1,5 milliard d’euros, la collectivité de Corse représente à peu près la moitié des dépenses de l’Ile-de-France, la région qui entoure Paris. Alors? Pourquoi ne pas accepter que la spécificité établie, reconnue, démontrée de ce territoire se traduise dans les faits administratifs et politiques? D’autant que la France d’outre-mer fournit quantité de modes d’emploi prêts à être utilisés, conçus pour combiner les réalités locales au cadre institutionnel républicain.

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La réponse tient en une phrase. La Corse et la métropole souffrent du même mal nommé «manque de confiance dans les institutions». La décentralisation est perçue comme un pis-aller. La démocratie locale est jugée obligatoirement abâtardie par le clientélisme. L’administration préfectorale défend ses intérêts. Le sens de l’intérêt général insulaire est battu en brèche par les lobbies, les promoteurs immobiliers (soleil et mer obligent), les chasseurs de subventions européennes (fraudeurs inclus) et les professionnels de la protestation. Yvan Colonna, agressé le 2 mars par un codétenu islamiste et mort le 21 mars, est un symbole qui dit tout ce qui ne va pas dans l’île et dans la République à laquelle elle appartient. Sans volonté de rupture – des deux côtés de la Méditerranée – avec ces tristes fondamentaux, rien ne changera au pays du «berger de Cargèse».

Retrouvez Richard Werly le 29 mars à Genève pour une conversation sur la France
Avec l’historien Michel Porret. Hôtel Mandarin Oriental, 19h.
Contact: hurter@vtx.ch

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