Est-ce l'exception qui confirme la règle? Depuis le début de la crise financière turque, le 19 février dernier, les militaires se sont sagement abstenus du moindre commentaire… Pas de petites phrases agacées; pas de piques contre l'establishment politique; pas de ministre brocardé en public; pas le moindre communiqué; pas même un sourcil froncé… Rien! Au point que certains s'émeuvent: «Le mutisme de l'état-major est préoccupant… il est peut-être en train de préparer quelque chose», s'inquiète un observateur occidental. Même quand ils se taisent, les «pachas» de Turquie sont inévitablement présents.

La turbulence économique qui fait vaciller le pays depuis février a en effet débuté lors d'un Conseil de sécurité nationale (CSN), une réunion mensuelle de l'élite politique et militaire turque au cours de laquelle les généraux font régulièrement valoir leur point de vue et orientent, nolens volens, la politique du pays. Les principaux ministres du gouvernement y siègent face au chef d'état-major et aux commandants des quatre armes, gendarmerie comprise, le président de la République occupant le fauteuil d'honneur en bout de table.

C'est dans ce cadre très formel que le CSN du 19 février a dégénéré, le président reprochant au premier ministre son peu d'ardeur à combattre la corruption. Un sujet d'autant plus sensible que les militaires – et particulièrement la gendarmerie – ont décidé d'en faire leur nouveau cheval de bataille. Le ton est très vite monté entre les deux pôles de l'exécutif civil, chacun se renvoyant un exemplaire de la Constitution en guise d'argument. Au bout de quelques minutes, le chef du gouvernement claquait la porte, évoquant publiquement une «crise grave» avec le président. Il n'en fallait pas plus pour que les marchés paniquent. Entre-temps, les militaires n'avaient pas cillé.

«Imaginez-vous à la place des généraux témoins de cette scène qui rappelle une bagarre entre collégiens, écrivait dès le lendemain le journaliste Mehmet Ali Birand, bon connaisseur de l'armée turque, vous vous feriez sans doute les réflexions suivantes: sont-ce là des hommes d'Etat? Si ça continue, l'économie va péricliter. Je ne peux pas laisser le pays aux mains de telles personnes, je dois continuer ma supervision des affaires quoique en dise l'Europe».

La suspicion de l'armée à l'endroit de la classe politique est bien connue. «Du point de vue des Occidentaux, le rôle de l'armée est anormal en Turquie, mais le problème principal, ce sont les partis et leur conception de la politique», assure le général en retraite Ergin Yurdas. Il faut dire que l'ancien officier supérieur semble avoir une vision extrêmement réduite du rôle des partis politiques. «Le problème du HADEP (une formation pro-kurde tolérée mais sous le coup d'une procédure d'interdiction, ndlr) c'est qu'il fait de la politique au lieu de s'occuper des citoyens», explique-t-il par exemple, confondant allègrement parti politique et administration civile. La nostalgie du parti unique d'Atatürk n'est probablement pas très loin. «Le multipartisme ne fut introduit après-guerre que sur pression américaine», rappelle Sami Kohen, spécialiste des relations internationales. Un multipartisme que l'armée a laissé perdurer une douzaine d'années avant de commettre son premier coup de force de l'ère républicaine en prenant le pouvoir en 1960.

Le rôle des pachas en politique ne date nullement de l'époque moderne. Durant les 600 ans de l'Empire ottoman, pas moins de cinq sultans et quarante-trois grands vizirs ont été exécutés au cours de révoltes militaires. Le rythme des têtes qui tombent s'est à peine ralenti avec l'avènement de la République. En 1960, le premier ministre Adnan Menderes est pendu. Depuis 1971, date d'une nouvelle intervention, les mises à pied sont moins meurtrières. Lors du coup d'Etat de 1980, les politiciens ont seulement été emprisonnés. Le retour à une administration civile a été très progressif. L'arrivée de Türgüt Özal au poste de premier ministre en 1984, puis de président en 1989, a accéléré le mouvement.

La libéralisation du régime est économique mais aussi politique: 1991 voit par exemple l'usage public de la langue kurde autorisé. La même année a lieu une première: en désaccord avec Türgüt Özal durant la guerre du Golfe, c'est le chef d'état-major qui cède et démissionne. A son successeur, le général Dogan Güres, revient la tâche d'organiser la «grande œuvre» de l'armée turque: son combat contre le Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK) d'Abdullah Öcalan. C'est également à partir de ce moment, et surtout après la mort d'Özal en 1993, que les politiques perdent à nouveau pied face aux militaires.

«Nous avons été durs, très durs dans la lutte contre le PKK», reconnaît aujourd'hui le général Güres, «mais c'était la seule manière de ne pas voir le terrorisme s'éterniser comme en Espagne ou en Irlande.» La méthode utilisée tient du nettoyage par le vide: selon un rapport parlementaire, l'armée a évacué et détruit plus de trois mille villages et hameaux dans le Kurdistan turc, poussant à l'exil environ un million de personnes. Les mains libres de toute entrave politique, les forces armées remportent effectivement une victoire décisive sur le PKK d'Abdullah Öcalan qui est lui-même arrêté en 1999.

Sitôt retraité, le général Güres est élu député du Parti de la Juste Voie (DYP, droite). Même s'il reconnaît que quitter l'armée pour la politique «revient à passer du bain chaud à la douche froide», l'ancien chef d'état-major estime que c'est la seule participation possible des militaires à la vie publique dans une démocratie: «C'est au parlement qu'on doit faire les changements. J'espère avoir ouvert une voie que les militaires pourraient suivre.»

Ce modèle «à l'israélienne» semble pourtant avoir d'autant moins la faveur des officiers de carrière qu'en quelques années l'état-major a réussi à assurer un encadrement discret du pouvoir. S'il est une chose que les militaires ont retenue de leurs interventions et notamment de celle de 1980, c'est bien que l'administration directe d'un pays n'est pas chose aisée. Aussi n'apparaissent-ils que dans ce «Conseil de sécurité nationale» qui, en pratique «limite fortement le rôle joué par le gouvernement», résume un récent rapport de la Commission européenne.

C'est au cours d'une mémorable réunion de neuf heures, le 28 février 1997, que les militaires de ce CSN ont fait comprendre au premier ministre de l'époque, l'islamiste modéré Necmettin Erbakan, que son passage au pouvoir était arrivé à terme. Le chef du gouvernement démissionnait trois mois plus tard. Un «coup d'Etat postmoderne» comme l'a baptisé la presse, et qui se poursuit encore aujourd'hui. Les médias turcs ont en effet pris l'habitude de se référer aux tendances anti-islamistes de l'armée en parlant de «processus» du 28 février et de se demander à échéance régulière quand il prendra fin. De postmoderne, le coup d'Etat est devenu permanent.

Les interventions des généraux dans la vie publique ne se comptent plus. Le ministre du Tourisme fait-il remarquer à un président d'université connu pour son autoritarisme qu'une faculté ne se gère pas comme une caserne, il se voit aussitôt morigéné par l'état-major. Le président de la République exige-t-il l'accord du parlement pour un projet de purge politique dans l'administration, le chef d'état-major réplique qu'il surveillera personnellement le vote de chaque député! On peut multiplier les exemples d'intervention dans l'arène publique, même si l'état-major sait à l'occasion se montrer discret: il n'a pas souhaité répondre aux questions du Temps.

Le poids diplomatique des Forces armées est également primordial. Le rapprochement gréco-turc, entamé en 1999 et qui a permis à la Turquie d'être acceptée parmi les prétendants à l'intégration européenne, connaît un net ralentissement depuis l'automne 2000. Au cours de manœuvres communes sous l'égide de l'OTAN en octobre dernier, la chasse turque avait en effet décollé pour intercepter des avions militaires grecs au motif que ceux-ci avaient survolé un territoire censé être démilitarisé…

Mais c'est sur l'économie du pays que le poids de l'armée se fait le plus évidemment sentir. Il y a d'abord le coût des opérations contre le PKK depuis seize ans: entre 133 et 330 milliards de FRS selon les services du Plan. Une ardoise qui risque de s'alourdir, l'armée ayant porté le combat en Irak du Nord depuis que les rebelles kurdes s'y sont repliés fin 1999. Il y a ensuite le budget d'équipement militaire des vingt-cinq prochaines années: 250 milliards de FRS. L'OTAN estime que la Turquie a dépensé l'équivalent de 5,7% de son PIB pour la défense en 1999, loin devant la plupart des autres pays de l'Alliance. Les comptes de l'armée turque sont particulièrement opaques mais certains parlementaires n'hésitent pas à dire qu'un tiers des ressources du pays est avalé d'une façon ou d'une autre par la corporation militaire.

Celle-ci est également très bien introduite dans le tissu industriel du pays. D'abord par la Fondation pour le renforcement des forces armées (TSKGV) dont le rôle est de construire une industrie de défense. Aujourd'hui 21% des besoins militaires sont couverts localement par des entreprises dont la TSKGV détient souvent la majorité. Mais la grande originalité de l'armée turque, c'est le groupe «privé» OYAK qui emploie environ 30 000 personnes. OYAK n'est autre que le fonds de pension des officiers dont un dixième de la solde est automatiquement prélevé pour y participer. C'est également le troisième groupe industriel du pays et ses activités balaient un large spectre. Il est présent dans l'automobile grâce à son alliance avec Renault dont les usines exportent au départ de la Turquie. Mais aussi dans le pétrole, les assurances, la construction, la chimie, le tourisme ou la banque, souvent grâce à des partenariats internationaux. Si les entreprises étrangères sont si promptes à s'allier avec lui, c'est que le groupe propose des avantages. «OYAK est exempté de l'impôt sur les sociétés, de tout impôt sur les revenus, des taxes d'accises comme de celles sur les ventes ou les transactions» relève l'universitaire Taha Parla. Selon un industriel de l'armement, une partie des bénéfices du groupe OYAK est cependant reversée à la TSKGV.

Dans son «partenariat d'adhésion» avec la Turquie, l'Union européenne demande que le rôle du Conseil de sécurité nationale turc «s'aligne sur les pratiques en vigueur dans les pays de l'Union». C'est là sa seule référence au poids de l'armée sur le régime. La Turquie entend y répondre en augmentant simplement le nombre de civils habilités à siéger au Conseil. Une mesure que le chef d'état-major avait par avance acceptée, indiquant que «de toute façon, les décisions du Conseil ne sont pas prises au vote». De fait, un consensus y est traditionnellement de rigueur, encadré par l'autorité de fait dont jouissent les militaires. Une rixe telle que celle qui a opposé premier ministre et président de la République le mois dernier serait inimaginable avec les généraux. Même le fameux Conseil de sécurité du 28 février 1997 qui signait l'arrêt de mort de son gouvernement avait été officiellement approuvé par Necmettin Erbakan. En l'occurrence, le consensus tant vanté aujourd'hui par le chef d'état-major relevait bien sûr de la plus parfaite hypocrisie…

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