Au menu du sommet de l’OTAN qui s’est déroulé à Chicago les 20 et 21 mai figuraient plusieurs défis majeurs à la sécurité de l’Alliance: parmi eux, le retrait prochain d’Afghanistan et les projets de «Défense intelligente» dans un contexte de crise financière en Europe étaient en bonne place. A l’ordre du jour, également, la coopération avec les pays partenaires, y compris la Suisse mais aussi la Russie, dont la relation à l’OTAN est tendue par les divergences récentes sur le projet de défense antimissile. Bien que la dissuasion nucléaire et la défense aient également figuré sur l’agenda, le sommet n’a pas été capable de saisir l’occasion d’engager un processus aboutissant à la suppression des armes nucléaires tactiques sur le continent européen.

Faisant partie intégrante de cette stratégie de dissuasion nucléaire de l’OTAN, des milliers d’armes nucléaires ont été pré-positionnées sur le sol européen durant la Guerre froide. Aujourd’hui, plus de vingt ans après la fin de l’opposition Est-Ouest et en dépit des réductions datant de la période de la «détente», un nombre significatif de ces armes demeure en Europe. Ainsi que WikiLeaks l’a révélé, environ 200 armes nucléaires tactiques américaines sont déployées en Allemagne, en Belgique, aux Pays-Bas, en Turquie et en Italie. Pour sa part, la Russie déploie environ 2000 armes sub-stratégiques sur le continent européen.

Pourtant, ces armements nucléaires tactiques en Europe sont devenus obsolètes. Au niveau stratégique, ils ne sont plus nécessaires car leur effet dissuasif a perdu sa raison d’être. Le responsable officiel américain de la maîtrise des armements, Gary Samore, a admis que les armes déployées n’avaient plus qu’une «valeur symbolique et politique». Mais, au-delà de leur redondance, leur présence permanente sur le sol européen représente un réel danger pour les populations du continent. Quel que soit le degré de sécurité opérationnel de leur contrôle, le risque résiduel d’accidents et de détournement par des groupes terroristes persiste.

C’est pourquoi le sommet de Chicago aurait dû engager un processus pour éliminer progressivement cette catégorie d’armement. Certains alliés européens ont déjà exclu l’armement nucléaire de leur politique de sécurité nationale. Encouragé par le discours du président Obama à Prague en 2009 en faveur du «Global Zero» et l’accord «New Start», le gouvernement allemand s’est prononcé publiquement pour le retrait des armes nucléaires de son territoire. De plus, l’Allemagne, les pays du Benelux et la Norvège se sont montrés favorables au retrait des armements nucléaires d’Europe en demandant qu’un tel retrait fasse partie d’un accord de désarmement négocié avec la Russie. Par ailleurs, le député britannique travailliste Lord Des Browne a proposé que l’OTAN réduise de moitié l’arsenal nucléaire américain, en tant que mesure de confiance, l’objectif étant d’éliminer à terme l’autre moitié après négociation avec la Russie. Ces initiatives vont à l’encontre de l’approche sous-tendue par le réexamen de la posture nucléaire américaine, qui proposait voilà deux ans la modernisation des armes nucléaires et de leurs vecteurs positionnés en Europe. Elles sont également incompatibles avec la position de la France, dont les capacités nucléaires ne sont pas assujetties à l’OTAN et qui n’entend pas remettre en question sa propre force de frappe.

Pour aider à résoudre ces contradictions au sein même de l’Alliance, un processus de réexamen des postures de dissuasion et de défense (DPPR) avait été lancé après le dernier sommet de l’OTAN à Lisbonne en 2010. Le rapport et ses recommandations ont été discutés et adoptés dimanche dernier à Chicago.

Comme prévu par la plupart des experts, le rapport de la DDPR cherche à gommer ces tensions internes en affirmant le besoin pour l’OTAN de demeurer une alliance nucléaire. Le communiqué final du 20 mai l’affirme, «l’OTAN veillera à disposer de tout l’éventail des capacités nécessaires pour assurer la dissuasion et la défense contre toute menace pesant sur la sécurité et la sûreté de nos populations, et ce d’où qu’elle provienne». Concrètement, aussi longtemps que les armes nucléaires existent, l’OTAN demeurera donc une «alliance nucléaire». Certains alliés est-européens souhaitent ardemment, dans le cadre de la politique de dissuasion de l’OTAN, continuer à pouvoir se sentir protégés par les armes nucléaires américaines. Cela restera possible tant que l’OTAN continuera d’affirmer que «la garantie suprême de la sécurité des Alliés est apportée par les forces nucléaires stratégiques de l’Alliance, en particulier celles des Etats-Unis», comme elle l’a fait durant ce sommet.

Même si aujourd’hui l’OTAN considère officiellement la Russie comme un partenaire, certains Etats membres voient encore ce voisin de l’Est comme une menace à leur sécurité nationale. La Russie, de son côté, considère l’élargissement de l’OTAN vers l’ancien espace soviétique au cours de la dernière décennie comme participant d’une politique occidentale d’endiguement qui empêche l’émergence d’un modèle de coopération sécuritaire plus global. Par conséquent, l’avenir des armes nucléaires en Europe demeurera un problème aussi longtemps que la Russie nucléaire n’aura pas trouvé sa place dans une architecture de sécurité européenne. L’absence d’accord quant à la coopération avec l’OTAN sur la défense antimissile fait que la perspective de discussions concrètes sur la réduction des armes nucléaires tactiques en Europe s’éloigne. D’ailleurs, envisageant cet échec, la Russie a annoncé le déploiement de nouveaux missiles sub-stratégiques à la frontière de la Pologne et des pays Baltes. C’est à l’aune de ces obstacles que la volonté de l’OTAN de demeurer une alliance nucléaire doit être comprise. Même si la maîtrise des armements et le désarmement font désormais aussi partie intégrante de la stratégie de l’OTAN. Mais les ambiguïtés de la position de l’OTAN sur les armes nucléaires n’ont pas pu être éliminées et l’espoir d’un retrait des armes nucléaires américaines du sol européen est remis à un avenir incertain malgré leur caractère obsolète. On ne peut que le regretter. En effet, l’élimination de ce type d’armement pourrait favoriser des progrès dans le processus plus global du désarmement, tel qu’il est soutenu par les nombreux efforts de la Genève internationale, notamment au sein de la Conférence du désarmement.

La Russie a annoncé le déploiement de nouveaux missiles sub-stratégiques à la frontière de la Pologne et des pays Baltes