Le parlement agace parfois l’administration. Notamment quand l’élu fait la leçon, sur le mode: «J’ai tout compris, prends des notes, coco.» En face, le fonctionnaire répond en général que si l’idée était bonne, il l’aurait eue. Ce qui a pour effet d’énerver le parlementaire, qui monte les tours. Et qui sort alors l’arme de conviction massive: le point d’exclamation. Ce qui énerve l’administration. Et ainsi de suite.

Le point d’exclamation est distrayant

A défaut d’être utile, le point d’exclamation est distrayant. Il contraste avec le calme feutré du Palais, tout en révélant chez son auteur une pointe d’agacement. Comme ces deux objets, en débat au Parlement, intitulés «C’est idiot!» ou «La récréation est terminée!». Le message sous-jacent est, en gros: on se réveille, bande d’abrutis. Ce n’est pas très élégant, mais c’est parfois tentant. Récemment, par exemple, j’ai voulu interpeller le gouvernement sur une affaire qui me semblait grave: RUAG, l’entreprise d’armement de la Confédération, a été piratée. L’armeur désarmé. Le cordonnier mal chaussé. Un peu la honte, quand même. Le genre de truc qui mériterait un point d’exclamation. Je n’ai pourtant pas cédé à la tentation. Je me suis contenté d’un modeste point d’interrogation.

Lire aussi: La violence de la cyberattaque contre RUAG détaillée

Constatant que personne ne pilotait notre cyberdéfense, et que nous n’étions pas très bons, j’ai demandé poliment: «Qui s’occupe de la cybersécurité suisse?» Réponse gouvernementale, sobre, et désarmante: personne, et c’est bien comme ça. Car, je cite: «La cybersécurité est l’affaire de tous.» Donc, de personne. Le Conseil fédéral concède tout de même que tout n’est pas au top. Il admet qu’on doit, je cite, «mener un débat de fond sur les cyberrisques pour l’Etat». Il précise qu’il a même «ordonné un examen de l’efficacité de notre stratégie». Ce qui signifie qu’on aura un début de solution dans dix ans. Dans le meilleur des cas.

Tout va bien, nous ne faisons rien

En résumé, traduction du charabia fédéral: tout va bien, personne ne pilote notre cyberdéfense, nous ne faisons rien, et nous allons continuer à ne rien faire, sans rien changer, mais c’est vrai que nous ne sommes pas bons, et qu’il faudra peut-être tout changer quand même, mais pas avant vingt ans, et quelques dizaines de rapports. La réponse désarmante d’un gouvernement désarmé.

Tout bien réfléchi, un point d’exclamation aurait été utile. Voire deux. Ça n’aurait rien changé, là non plus. Mais ça m’aurait fait du bien. En attendant, nous restons cyber-nuls. Point barre.

Le Temps publie des chroniques et des tribunes – ces dernières sont proposées à des personnalités ou sollicitées par elles. Qu’elles soient écrites par des membres de sa rédaction s’exprimant en leur nom propre ou par des personnes extérieures, ces opinions reflètent le point de vue de leurs autrices et auteurs. Elles ne représentent nullement la position du titre.