L’enquête publiée dans Le Temps et réalisée par Arnaud Robert sur Rosius Fleuranvil (LT du 16.10.2020), le personnage de l’affiche de la Croix-Rouge suisse, est importante pour plusieurs raisons. D’abord, parce qu’elle pose une histoire sur un visage dont le contexte et la trajectoire de vie sont ignorés pour ne laisser place qu’à «la vie nue».

Les habits de l’humanitaire

Ce visage légèrement tourné d’un côté, sur lequel le logo de l’organisation est apposé en premier plan sur la joue, impose une vision particulière à ceux qui le regardent: la victime, sans nom et sans histoire, demande notre pitié et nous donne le pouvoir de la sauver si nous faisons un don. Un mécanisme redoutable, vieux de deux siècles. Or, la rhétorique eschatologique est l’héritage de l’histoire coloniale, de la mission civilisatrice des premiers missionnaires et explorateurs qui habillaient ainsi d’une cause humanitaire l’occupation et le pillage qui accompagnaient leur arrivée sur de nouveaux continents.

Parcourir notre grand format: Ce que la vie de Rosius Fleuranvil dit de l’aide humanitaire

Bien que les visées de l’action humanitaire soient bien entendu plus nobles, la marchandisation de la misère humaine, qui s’opère à travers ses politiques visuelles, finit par déshumaniser ceux et celles qui sont la cible de son aide. En nous emmenant en Haïti, sur les traces de Rosius Fleuranvil, la lecture nous oblige à renverser notre regard pour découvrir l’homme derrière l’image.

Se dévoile alors la politique de la vie sur laquelle repose l’action humanitaire. On y apprend que Rosius Fleuranvil est mort depuis 2016, alors que la campagne de la Croix-Rouge suisse continue à utiliser son portrait pour lever des fonds avant les fêtes de fin d’année. On apprend aussi que, sur les parois préfabriquées du «module d’habitation» qu’on lui a donné, «il a marqué à la craie le compte de ses dettes».

Un détail qui nous rappelle que la tragédie d’Haïti a commencé bien avant le séisme de 2010. Aux catastrophes naturelles qui frappent régulièrement le pays viennent s’ajouter les blessures profondes laissées par l’esclavage, la colonisation, la dette accumulée envers la puissance coloniale française en contrepartie de l’indépendance, l’occupation américaine, la dictature militaire, les embargos et les émeutes de la faim.

Un nom, une histoire

On peut bien être «fan de la Croix-Rouge», comme le slogan sur l’affiche nous y invite, mais l’aide humanitaire ne saurait se substituer à de véritables politiques de lutte contre la pauvreté systémique au niveau mondial. Se poser la question de la mobilisation des émotions pour financer une action humanitaire est légitime.

Le programme de la Croix-Rouge suisse visait à donner un répit à Rosius Fleuranvil. Il est bien possible que l’organisation ait atteint son objectif. Mais la présence de ce visage «tatoué» d’une croix rouge et les yeux de Rosius Fleuranvil qui continuent de nous regarder, bien après la fin de cette opération, nous rappellent que l’urgence perdure.

La solidarité est de courte durée, car les agences internationales décident quand une urgence commence et se termine

Un visage sans nom et sans histoire nous permet de faire un don, sans nous poser de questions. Après avoir mis un nom sur ce même visage, l’histoire se révèle être une réalité bien plus complexe. L’auteur de l’enquête sur Rosius Fleuranvil, Arnaud Robert, a apporté une troisième dimension, celle de la profondeur.

Lire également: «L’action humanitaire cache une opération militaire»

Lever des fonds pour mener des actions humanitaires reste une opération complexe. Récolter peu signifie aider peu. Mais si être efficace signifie s’autoriser des raccourcis, il est de notre devoir en tant que chercheurs ou journalistes d’investiguer. Les ersatz de la réalité suivent une logique claire pour les organisations qui les mettent en place tout comme l’investigation et l’information devraient toujours avoir pour but, tout aussi clair, de complexifier, et, dans notre cas, de désenchevêtrer l’action humanitaire de la mission salvatrice.


*Julie Billaud, Professeure adjointe d’anthropologie à l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) et Davide Rodogno, Professeur d’histoire internationale à l’IHEID

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.