Revue de presse

Désespérant dialogue de sourds entre Londres et Bruxelles sur le Brexit

Plus les choses avancent, plus le brouillard semble s’épaissir sur ce qui prévaudra dans le «supplice» des négociations du Royaume-Uni avec l’Union européenne. Les médias finissent par en être exaspérés

A seulement deux mois du Brexit, la première ministre britannique a obtenu mardi soir des députés de la Chambre des communes ce très improbable et surréaliste mandat: rouvrir les négociations avec Bruxelles, comme l’affiche très clairement la une du Daily Telegraph, tweetée par la BBC:

Plus précisément, les «honorables» parlementaires ont adopté un amendement «ordonnant» à la cheffe du gouvernement d’obtenir «des changements sur la question de la frontière entre les deux Irlandes». «C’est exactement ce que souhaitait Theresa May», donc une «victoire», aux yeux de Courrier international. Une victoire toute relative, pour d’autres médias, puisque l’Union européenne a immédiatement opposé une fin de non-recevoir à Londres.


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On en est là, c’est-à-dire pas très loin, avec une première ministre que beaucoup d’observateurs considèrent en état de KO technique après ce que Les Echos considèrent comme un «brouhaha de propositions». Ce, alors que, à Dublin, le vice-premier ministre, Simon Coveney, doit tenir ce mercredi un discours sur le rôle de l’Irlande après le Brexit, où il ne manquera évidemment pas d’évoquer la douloureuse question du «filet de sécurité», le fameux backstop à la frontière avec l’Irlande du Nord; et que, à Bruxelles, ce même jour, le président Juncker et son négociateur en chef avec le Royaume-Uni, Michel Barnier, ont prévu un débat avec une presse de plus en plus exaspérée:

Car «vouloir le Brexit coûte que coûte, au risque qu’il se fasse sans accord, est «un jeu dangereux», «a terrifying game», estime le Financial Times (FT), relayé par le site Eurotopics. net: «Les pro-Brexit ultras ont peut-être raison quand ils affirment qu’en tout dernier recours, l’UE cédera sur ce backstop qu’ils honnissent, pour éviter que l’Irlande ne soit divisée par une frontière tangible en cas de non-accord. […] Il ne sert pas à grand-chose d’insister sur le backstop si celui-ci provoque ce qu’il était censé éviter.»

«Le grand public a d’autres soucis»

Tout cela ressemble au final à «une partie de roulette russe, au bout de deux ans de supplice dans les négociations», écrit l’Irish Independent. «Pendant que les parlementaires britanniques gesticulent et se livrent une guerre de tranchées», poursuit le FT, «le grand public, lui, a d’autres soucis»: les gens «font des stocks de nourriture et tremblent pour les emplois menacés par l’accélération des départs d’entreprises britanniques à l’étranger»:

Dans ce contexte désastreux, Theresa May va donc bien entendu devoir se rendre à Bruxelles, où l’Union a déjà moult fois donné des signes clairs de sa mauvaise humeur et de son intransigeance. La résolution du problème semble donc une fois encore illusoire pour Downing Street: mais que faire? Démissionner? Aller aux urnes? Organiser un nouveau référendum? Reporter la date de sortie officielle? Seule cette dernière option paraît envisageable, mais on se demande aussi en quoi elle pourrait bien combler le fossé de discorde qui se creuse aussi vite que le brouillard s’épaissit sur la Manche. «Avec ou sans accord, le Brexit est désormais quasiment impossible», résume L’Echo belge.

«Un coup de poignard dans le dos»

Le site Touteleurope.eu a fait le tour, avec les médias qu’il a lus, de tous les amendements déposés dans l’escarcelle de la cheffe du gouvernement britannique. Et l’on en revient toujours à ce satané backstop. Pour l’Irish Independent, cité par La Croix, il s’agit d’un «coup de poignard dans le dos» pour «préparer Dublin à des discussions difficiles dans les semaines à venir». Le premier ministre irlandais, Leo Varadkar, a prévenu, vendredi dernier, qu’un no deal causerait une «période de chaos» qui pourrait conduire à la présence à la frontière de «caméras, [d’]infrastructures physiques» et «éventuellement [à] une présence de la police ou [à] une présence de l’armée pour la seconder».

La perspective est «des plus inquiétantes pour les Irlandais, et ce, des deux côtés de la frontière». A Belfast, des manifestants opposés au Brexit viennent de réaliser «un happening afin d’alerter l’opinion sur les conséquences d’un Brexit [dur]», rapporte le HuffingtonPost.fr. «Ayant construit un mur, entouré d’hommes déguisés en soldats britanniques, les militants de l’association Border Communities Against Brexit […] ont dit craindre un regain de violence dans cette région marquée par trente années de conflits»:

France Culture résume enfin la situation en écrivant que «le vote d’amendements favorables à Theresa May mardi à la Chambre des communes donne un mandat clair à la première ministre». Mais en lisant la presse tabloïd britannique du jour, «on pourrait croire que Londres a enfin repris la main». On écarquille donc les yeux en découvrant que, pour le Daily Mirror, «Theresa May et son «Brexit deal» reviennent de parmi les morts». C’est «le triomphe de May», s’emporte aussi le Daily Mail.

La presse très divisée

Et de citer aussi la Frankfurter Allgemeine Zeitung: à Bruxelles, on a affaire à «une question d’orgueil, de domination, mais c’est aussi une tactique: isoler, affaiblir toujours plus les Britanniques dans leurs propres divisions, dans l’espoir qu’à la toute fin de l’histoire, ils accepteront un Brexit soft ou carrément un deuxième référendum». Et, potentiellement, la réalisation du tabou des tabous qu’on dit être l’intime conviction de Sa Majesté, même si elle n’est pas censée sortir de Buckingham Palace, horrifiée par la vulgarité de la politique, pour donner son avis: «Plus de Brexit du tout.» «Enough is enough!» s’exclamerait-elle.


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