il était une fois

Le désir d’indépendance: symptôme de fin de siècle ou de début de siècle?

L’Ecosse, la Catalogne, le Pays basque, la Flandre revendiquent une indépendance ou quasi indépendance. La victoire de l’une entraînerait celle des autres. Faut-il paniquer comme ont paniqué les Britanniques lorsque les Américains ont déclaré leur séparation en 1776? Par Joëlle Kuntz

Il était une fois

Le président de la région espagnole de Catalogne, Artur Mas , salue l’accord entre le premier ministre britannique, David Cameron, et le dirigeant nationaliste écossais, Alex Salmond , pour l’organisation d’ici deux ans d’un référendum sur l’indépendance de l’Ecosse. Cet accord constitue, dit-il, «un exemple au niveau international» sur la façon dont «en démocratie, il est possible de respecter par les urnes les idées et la volonté d’un peuple». L’accord est aussi salué au Québec. La Presse écrit: «C’est comme si un gouvernement du Parti québécois convenait de discuter avec Ottawa des balises d’une consultation populaire sur la souveraineté. Inimaginable?» Jamais le PQ n’a accepté la moindre ingérence du gouvernement fédéral dans la forme ou le contenu des référendums québécois.

Avec la victoire des nationalistes flamands à la mairie d’Anvers et celle des indépendantistes aux élections régionales basques, la semaine européenne amène à réfléchir sur la pérennité des Etats sous leur forme actuelle. David Cameron a, certes, pris ses précautions: sachant que la majorité des Ecossais ne souhaitent qu’un supplément d’autonomie, il impose une consultation sur une seule question, simple et directe: l’indépendance ou le statu quo. Alex Salmond se donne deux ans pour trouver les motifs aptes à amener les siens à l’indépendance

Il n’est pas absolument certain que le Royaume-Uni continuera d’exister en 2015. L’Ecosse partie, il n’aurait plus que trois composantes, l’Angleterre, le pays de Galles et l’Irlande du Nord, auquel cas l’Angleterre se retrouverait surreprésentée à Westminster, ce qui conduirait ses deux partenaires à revendiquer un réaménagement complet des pouvoirs. Des situations comparables pourraient survenir en Espagne et en Belgique, au Canada, remettant en cause non seulement les frontières nationales mais les monarchies constitutionnelles, puisque l’élan indépendantiste est d’obédience républicaine.

Quand l’Union européenne en aura fini avec la crise de l’euro, elle aura peut-être devant elle une crise de représentation. Il n’y a pas d’empêchement à ce qu’avec une population semblable à celle des Etats-Unis, l’Europe ait trente ou quarante Etats membres. Toute la question est de savoir comment ils le deviennent et sur la base de quelle légitimité

Le plébiscite a remplacé aujourd’hui la déclaration unilatérale d’indépendance, dont les Etats-Unis ont fondé la tradition en 1776, en précurseurs d’un mouvement qui allait entraîner une centaine d’autres déclarations semblables dans les décennies suivantes. Mais, quelles que soient de nos jours la validation démocratique du désir d’indépendance et les justifications historiques des aspirations écossaise, catalane ou basque, le choc en serait à peine moins grand qu’en 1776. Quand le Congrès américain eut franchi le point de non-retour avec la Grande-Bretagne, le philosophe britannique Edmund Burke en ressentit «un haut-le-cœur». Jamais, s’exclama-t-il, la Grande-Bretagne ne pourra «effacer cette injure». Quant à l’amiral des forces britanniques cantonnées en Amérique, il déclara que «jamais une proclamation plus fausse, plus impudente et plus atroce n’a été fabriquée par la main de l’homme».

S ans doute les mots seraient aujourd’hui moins pompeux, mais une Espagne sans la Catalogne et sans le Pays basque, une Belgique sans la Flandre et un Royaume-Uni sans l’Ecosse, pour autant que les indépendances se renforcent les unes les autres, laisseraient sans voix une grande partie de l’establishment européen. Il y aurait de l’affolement. On évoquerait le précédent du Vermont qui, prenant exemple sur la déclaration d’indépendance des treize colonies, proclamait à son tour son «droit naturel à être un Etat libre et indépendant», à la fois de la Grande-Bretagne et de l’Etat de New York. Le risque de fragmentation sans fin avait inquiété les nouveaux Etats-Unis, qui avaient alors instauré le principe juridique selon lequel «les Etats nés de la décolonisation héritent des frontières administratives coloniales qui étaient les leurs au moment de l’indépendance». Le Vermont avait rejoint l’Union américaine en 1791, souverainement quoiqu’après moult pressions.

Le phénomène de séparation est de nature épidémique. Il va par vagues. La première, à partir de 1776, s’est étendue jusqu’en 1848 à l’Amérique espagnole, à une partie des Balkans et de l’Europe centrale. La suivante a vu le démembrement des Empires autrichien et ottoman après le Première Guerre mondiale. Dès 1945, la décolonisation, en Afrique et en Asie, a donné naissance à des dizaines de nouveaux Etats. L’effondrement de l’Union soviétique dès 1989 a clos l’histoire des empires, définitivement remplacés par un monde d’Etats souverains: il y en a 193 en tout au sein des Nations unies. La messe est-elle dite pour autant? Moins de deux cents Etats peuvent-ils prétendre durablement représenter sept milliards de Terriens? La question est parfois posée. Les Ecossais, les Catalans, les Basques, les Québécois sont-ils les derniers aspirants à l’étatisation du monde post-impérial, ou les annonciateurs de nouvelles formes de souveraineté, plus restreintes territorialement, et peut-être plus fédératives? La question est également posée. La réponse est difficile à anticiper, tant politiquement qu’émotionnellement dans le cadre mental d’aujourd’hui

En exergue de son étude sur l’histoire des déclarations d’indépendance, l’historien américain David Armitage* détourne un vers de Blaise Cendrars: «Le monde s’étire, s’allonge et se rétrécit comme un accordéon qu’une main sadique tourmente».

*  David Armitage, «Du Nouveau Monde à l’Amérique d’Obama», Ed. L’Atalante, 2009 (un mauvais titre français pour un ouvrage plus justement intitulé en anglais «The Declaration of Independence»).

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