Il en est mort de l'avoir dévoilé au monde, son détroit, Bering. Prénommé Vitus, ce navigateur russe d'origine danoise, envoyé par Pierre le Grand en 1725 pour explorer les côtes du Kamtchatka, découvrit le fameux passage qui sépare, sur 64 kilomètres, la Sibérie de l'Alaska, et donc la preuve que l'Asie et l'Amérique étaient bien des terres séparées. Pierre le Grand avait laissé à Bering les instructions écrites suivantes: «Longer la côte en direction du nord, et chercher où commence l'Amérique, trouver des colonies européennes, débarquer, demander comment s'appellent ces côtes et en dessiner la carte.»

Ce n'est qu'à l'été 1728 que Bering, embarquant sur un navire construit au Kamtchatka, franchit le détroit, croise des embarcations de chasseurs de baleines tchouktches «hostiles», estime sa mission accomplie et fait demi-tour. Il tente une nouvelle expédition dans la région en 1741, pose même le pied sur sol américain, mais succombe au retour dans une petite île où son bateau s'échoue, et qui portera son nom.

Lui, ses collègues et son équipage sont contraints de passer l'hiver sur ce rocher désert, se nourrissant d'abord des restes d'une baleine morte trouvée sur le rivage, puis de phoques et d'éléphants de mer. Ils construisent des huttes de fortune, enterrées dans le sable pour échapper au froid et à la neige. Ravagé par le scorbut, Bering, comme une trentaine de membres de l'expédition, n'y survivra pas.

Bientôt les marchands de peaux et les pêcheurs succèdent aux savants et aux marins et fondent sur les Aléoutiennes et l'Alaska, par ce passage qui pourrait aussi bien s'appeler le détroit de Dejnev. En 1648 déjà, Semen Dejnev, un cosaque, avait remonté la Kolyma avec cinq navires, était entré dans l'océan Arctique puis avait franchi le détroit et était revenu sur les côtes russes par le Pacifique. Mais le rapport qu'il fait de cette expédition passe inaperçu et ne fut redécouvert dans des archives sibériennes qu'en 1736.

C'est cette colonisation russe de l'Alaska par Béring qui incitera, entre autres, les Etats-Unis à promulguer dès 1823 la fameuse doctrine Monroe proclamant désormais le continent américain chasse gardée. Aussi lorsque, en 1867, les Russes proposent de vendre aux Etats-Unis pour 7,2 millions de dollars ce pays où, comme disait Jack London, «le whisky gèle et peut servir de presse-papiers durant une bonne partie de l'année», les Américains s'empressent d'accepter.

Voilà donc Béring frontière politique, certes peu accessible, mais entre deux mondes irréconciliables. Au milieu du détroit, deux îlots, la Petite et la Grande Diomède, l'une, à l'est, appartenant aux Etats-Unis, l'autre à l'ouest, distante de... 3 kilomètres et possession russe. Et comme si cela ne suffisait pas, entre les deux passent la ligne de changement de date.

Mais Béring, c'est aussi et bien avant les cosaques et les trappeurs, une des questions le plus fascinantes de l'histoire de l'humanité: celle du premier peuplement de l'Amérique. Longtemps, on a estimé que les premières incursions humaines dans le Nouveau Monde remontaient à 12000 ans: lors la dernière ère glacière, le niveau des eaux était suffisamment bas pour permettre un passage à pied à travers le détroit.

Ce modèle est actuellement mis à mal par des découvertes archéologiques en Amérique du Sud, qui obligeraient à repousser la date d'entrée à 14000 ans. A mesure que la datation recule, on imagine d'autres passages que Béring: il y a 18000 ans, par exemple, avec un océan Atlantique d'une altitude inférieure d'une centaine de mètres, un chapelet d'îles a peut-être permis une navigation depuis l'Europe. Les Inuits du Grand Nord américain seraient, eux, venus de la Tchoukotka il y a six mille ans.

Le tréponème aussi aurait traversé Béring, la thèse d'une origine américaine de la syphilis, ramenée par Colomb et ses copains, étant de plus en plus contestée. Plus tard, bien plus tard, c'est le fameux chien husky, élevé par les Tchouktches, qui franchit le détroit, importé en Alaska en 1909 par un marchand de fourrures.

Puis, dans un contexte de Guerre froide naissante, le détroit de Béring devient objet de haute stratégie et de basse paranoïa. Staline ordonne dès 1949 la construction d'un chemin de fer à travers le Nord sibérien, qui devait aboutir jusqu'au détroit, point ultime de l'empire, face à l'ennemi. Quatre-vingt-cinq mille prisonniers bâtiront, par moins 50 degrés et en quatre ans, 450 kilomètres d'une ligne surnommée «le train sur les ossements»: il mourait chaque jour une dizaine de travailleurs, avant que le projet ne soit abandonné.

En avril 1958, une arme de guerre psychologique traverse le détroit. Choqués par les essais soviétiques de missiles longue portée et le lancement des premiers Spoutnik, les Etats-Unis décident de marquer eux aussi des points dans l'opinion mondiale. Le sous-marin Nautilus, parti de Hawaii, traverse Béring, passe sous le pôle Nord et ressurgit triomphalement à Reykjavik.

La mode rageuse de l'aventure extrême a, depuis, développé mille autres moyens de franchir le détroit: en planche à voile comme Arnaud de Rosnay en 1979 ou plus récemment à la nage, comme l'Américaine Lynne Cox sur 7 kilomètres seulement, mais dans une eau à 3 degrés. La façon la plus dangereuse reste peut-être de passer bêtement à pied, le péril ne venant pas des ours blancs mais de plantigrades plus mal léchés encore: les fonctionnaires de la bureaucratie russe.

C'est ce qu'a montré la mésaventure arrivée cet hiver à Karl Bushby, un ancien parachutiste anglais effectuant un tour du monde et arrêté, puis emprisonné après avoir traversé le détroit depuis l'Alaska. Sa faute? Etre entré en Russie par un endroit autre que celui indiqué dans son visa. Il a été condamné à cinq ans d'interdiction de séjour, a fait appel et a gagné, grâce notamment à un coup de téléphone d'un ministre de Tony Blair au très londonien gouverneur de la Tchoukotka, Roman Abramovitch, propriétaire de Chelsea.

Mais l'avenir de Béring se situe probablement ailleurs que dans le tourisme et l'exploit personnel. La Russie poutinienne vient par exemple de ressortir des tiroirs le projet du «train sur les ossements» et de le déclarer réalisable. Et de rêver tout haut à une liaison ferroviaire entre l'Europe et les champs pétrolifères, gaziers et miniers de l'Arctique. Et même d'un tunnel sous Béring, qui établirait une voie terrestre allant d'Europe jusqu'aux confins de l'Amérique du Sud.

Surtout, le réchauffement climatique fait déjà saliver les puissances d'ici et d'ailleurs à l'idée d'un passage du nord-est complètement libre de glace, au moins une partie de l'année, et qui relierait, par l'océan Arctique et Béring, l'Europe à la côte Ouest des Etats-Unis et à la Chine, sur des voies maritimes raccourcies de plusieurs jours. Sans parler de nouvelles zones de pêche, avec des espèces remontant toujours plus au nord, ni surtout d'un accès et d'un approvisionnement facilité pour le pétrole: l'océan Arctique recèle 25% des réserves mondiales non encore exploitées. Cet avenir plus juteux que radieux, s'il advient, se fera, c'est une certitude, sans les ours blancs, qui ne résisteront pas à un tel scénario.

Le pronostic reste quand même ardu. Habituellement visionnaire, Jules Verne, qui a fait traverser le détroit de Béring à l'un de ses héros, César Cascabel, avec femme, enfants, chiens, chevaux et roulotte, s'est complètement trompé, affirmant que, «par suite des exhaussements géologiques, qui ont été observés depuis la période glaciaire, il pourrait même arriver que, dans un avenir très éloigné, la jonction s'opérât sur ce point entre l'Asie et l'Amérique». Avant de remarquer que cela serait «dommageable aux navigateurs, et spécialement aux baleiniers, puisqu'elle leur fermerait l'accès des mers arctiques. Il faudrait en ce cas qu'un nouveau Lesseps vînt couper cet isthme et rétablir les choses dans leur état primitif.»

Après avoir rêvé au canal de Béring, Verne s'en lave prudemment les mains: «Aux héritiers de nos arrière-petits-neveux, il reviendra de se préoccuper de cette éventualité.»

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