Une fois de plus, je lis dans la presse que le montant de la dette de la Confédération s'élève à plus de 100milliards de francs. Affirmé ainsi, il s'agit d'un mensonge. Ce montant reflète en effet une dette brute qui ne tient pas compte des avoirs de l'Etat fédéral. C'est comme si on affirmait qu'un propriétaire de villa a une dette de 700 000francs sans préciser que ce montant est compensé par une maison.

Il est donc malhonnête d'avancer – et c'est systématique – le montant de cette dette brute sans autres explications. Le citoyen croit ainsi que la Confédération a réellement un trou financier supérieur à 100millions. Or, les avoirs financiers et administratifs de la Confédération s'élèvent à plus de 50milliards de francs. Certes, ces biens ne sont pas tous convertibles en monnaie sonnante et trébuchante. Mais, pour ne prendre qu'un exemple, on évalue à plus de 25milliards de francs la fortune que représentent les 65% d'actions Swisscom qui appartiennent à la Confédération. Je ne préconise absolument pas de vendre ces actions. Mais ce portefeuille prouve bien que ces 100milliards ne sont pas une dette nette. Au contraire. Les actions Swisscom rapportent annuellement des centaines de millions. Dans n'importe quelle entreprise privée, on présenterait aux actionnaires ces 25milliards comme un bon investissement.

Il importe également de savoir que les avoirs de la Banque nationale suisse (BNS) s'élèvent à plus de 100milliards de francs. La BNS a besoin de réserves. Mais selon les experts fédéraux que j'ai consultés, ces avoirs pourraient être très fortement diminués. Certains n'hésitent pas à admettre que plus de la moitié de ce pactole pourrait être ponctionnée. Cet argent appartient à la collectivité. Et voici notre dette brute de 100milliards bien réduite. Et je ne prends ici même pas en compte les dizaines de milliards qui pourraient découler d'une vente de l'or qui dort dans les sous-sols bernois.

On peut donc estimer que l'ensemble des avoirs de la Confédération couvre tout ou au moins la majeure partie de ses dettes.

Cette manière officielle de présenter les choses n'est pas innocente. En jouant la carte de la dette et en comparant systématiquement le budget de l'Etat aux comptes d'un ménage, la majorité politique projette une vision d'un Etat qui n'est plus qu'encaissements et dépenses. Dès lors, la logique veut que cette entité dépense le moins possible, car, comme chacun sait, mieux vaut être économe que dépensier. Et l'Etat encaissant auprès des contribuables, il vaut mieux qu'il sollicite peu ceux-ci. C'est cette idée que la droite défend avec une constance sans failles et qu'elle a réussi à faire passer auprès du public et d'une partie de la gauche. C'est ainsi que la grande majorité des contribuables ne voient plus l'Etat que comme une machine à ponctionner des sous et à les dépenser de manière inconsidérée.

La plupart des habitants de notre pays ne distinguent plus bien ce qu'ils reçoivent de la collectivité publique, ni même ce que veut dire le bien commun, lequel est un élément fondamental du lien social qui fait que des gens vivent en paix dans une société.

Car, en réduisant le train de vie de l'Etat, on réduit le niveau de vie des gens les moins bien lotis. C'est évident que lorsqu'on baisse les impôts, ce ne sont pas les plus pauvres, qui ne payent presque pas d'impôts, qui y gagnent. En revanche, lorsqu'on réduit les prestations, ce sont indiscutablement celles et ceux qui reçoivent le plus de la collectivité publique qui payent la facture.

Je vais prendre un exemple très concret pour illustrer cette pratique générale. L'UDC avait demandé de réduire la fiscalité de plusieurs milliards de francs. Le Conseil fédéral et le Parlement ont acquiescé immédiatement en réduisant de 500millions de francs les droits de timbre. D'autres attaques contre la fiscalité sont en cours et risquent fort d'aboutir. On pense notamment à la diminution, voire la suppression de l'impôt fédéral direct. Ensuite, l'UDC a demandé de réduire les dépenses sociales d'au moins 2milliards de francs. Des chiffres bien plus énormes ont d'ailleurs été énoncés. Inutile de dire que la droite y est très favorable.

C'est bien sûr plus facile de mettre le gouvernement au pied du mur que de proposer soi-même où prendre ces milliards d'économies. Cela permet notamment de continuer à faire croire aux citoyens que le parti du milliardaire Blocher et de nombreux radicaux et démocrates-chrétiens défendent autre chose que les intérêts des possédants, car ces milliards, il faut bien le dire, sont pris et seront pris aux personnes âgées, aux veufs et veuves, aux handicapés, aux chômeurs, aux requérants d'asile, en tout cas à des personnes qui ont besoin de cet argent.

Il est donc intéressant d'observer que lorsque les collectivités publiques s'endettent, la droite crie à la nécessité de stopper le processus et de rembourser les dettes. Mais dès que la situation va un peu mieux, elle veut tout de suite assécher les recettes. Pourquoi? Parce que son intention réelle n'est pas de réduire les dettes ou de mener une quelconque politique sociale. Elle se résume à vouloir remettre en cause ce qui a été acquis sur le plan social lorsque le communisme faisait peur. Pour cela, il ne faut pas que la situation s'améliore vraiment, car la pression des caisses vides et des dettes est le meilleur moyen de s'en prendre à cet Etat proclamé si dépensier.

La 11e révision de l'AVS va dans le même sens, ainsi que toutes les révisions en cours à propos de toutes les assurances sociales. On parle de moins en moins des gens ou de la société. On ne parle que des sous et des coûts qui sont toujours trop élevés lorsqu'il s'agit de social.

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