il était une fois

Les deux Allemagne devant Poutine

Faut-il souffrir pour Kiev? Deux cultures allemandes s’affrontent: celle qui magnifie la grande Russie et bat sa coulpe pour la faute de 1939-45 et celle qui privilégie la démocratie et l’Etat de droit

Il était une fois

Les deux Allemagne devant Poutine

Gabor Steingart, l’éditeur de l’hebdomadaire économique allemand Handelsblatt , affirme avec une grande assurance que l’intérêt de la République fédérale est d’intégrer la Russie, pas de l’isoler. Dans un article traduit et republié par Le Temps (25.08.2014) , il reconnaît que l’annexion de la Crimée par la Russie et son soutien aux séparatistes ukrainiens sont des gestes illégaux, mais il n’y voit pas un motif de se fâcher avec Moscou. Il s’appuie au contraire sur l’exemple de Willy Brandt qui, au lendemain de la construction du mur de Berlin, a accepté le statu quo dans l’espoir de le changer à plus long terme. Gabor Steingart fait un vibrant éloge de l’ Ostpolitik, avec laquelle il invite à renouer au nom du maintien de la paix, contre «le verbalisme occidental». Le prétexte moral allemand est convoqué pour l’exercice: «Nous sommes, dit l’auteur, une société en probation qui ne peut pas agir comme si les violations du droit international avaient débuté avec les événements de Crimée.»

Les pays Baltes, la Pologne, tous les pays de l’Europe centrale et orientale sont absents de son propos. L’Ukraine encore plus, sinon comme fauteuse de troubles dans l’idylle germano-russe. Certes, elle a le droit pour elle, mais sans conséquence pour qui le viole.

Avec Steingart, on reste dans le grand schéma romantique de l’espace centre-européen divisé entre le monde allemand et le monde russe. Au milieu, des nations, certes, mais incapables de fonder quelque indépendance. L’historien hongrois Istvan Bibo dénonçait cette situation en 1979 dans Misère des petits Etats d’Europe de l’Est. Il l’attribuait à des peuples partagés entre l’exaltation et la résignation, ne réussissant pas à se saisir de la maîtrise collective d’une histoire à faire. L’Allemagne nazie et la Russie stalinienne ont profité de l’impuissance et de l’indétermination de cet espace pour détruire dans leur complice affrontement la Pologne, l’Ukraine et la Biélorussie avec la plus effroyable barbarie, comme l’a montré récemment Timothy Snyder dans Terres de sang.

Depuis, l’Europe centrale et orientale est organisée en Etats légitimes et reconnus, libres en principe de leurs alliances, y compris militaires. Mais ni la Russie ni l’Allemagne des Ostpolitiker de droite et de gauche ne semblent avoir intégré la nouveauté. Deux anciens chanceliers, Helmut Schmidt et Gerhard Schröder, continuent d’en minimiser les conséquences politiques. Pour Schmidt, l’Ukraine n’est pas «un Etat national». Il doute même qu’il existe une «nation ukrainienne». La question, dit-il, «fait débat chez les historiens». Angela Merkel vient s’interposer. Elle s’est montrée à Kiev la semaine passée, pour la première fois depuis l’éviction de Ianoukovitch. Elle ne joue plus «la Russie d’abord». Elle ne reconnaît pas les «sphères d’influence» et encore moins les coups de force. Elle était à Riga peu avant pour assurer les Lettons du soutien de l’OTAN: avec près de 37% de citoyens russophones, la Lettonie s’inquiète de l’instrumentalisation de la langue par la propagande russe en vue d’une possible intrusion.

La chancelière s’appuie sur la sympathie ressentie dans la société allemande pour la révolte du Maïdan. Les Verts, derrière Rebecca Harms, Marieluise Beck et Joschka Fischer, ont insisté depuis le début sur le caractère démocratique de ce mouvement. Une quarantaine d’historiens spécialisés dans les questions ukrainiennes ont publié en février un manifeste décrivant le Maïdan comme un mouvement de masse pour la liberté et non comme une résurgence du fascisme*. Déclaration qui leur a valu l’accusation de pro-fascistes (Faschismusverharmloser) par Ulla Jelpke, députée de Die Linke au Bundestag.

Jusqu’au printemps, la chancelière s’est tenue dans une attitude conciliatrice. Sa prudence a toutefois fondu après l’annexion de la Crimée. Le projet germano-russe de «partenariat de modernisation» a commencé à battre de l’aile, bien que l’idée de coopération ait encore été préférée au discours punitif des sanctions. Mais l’engagement des milices russes aux côtés du séparatisme ukrainien a aggravé la perception d’une mise en danger du principe de l’Etat de droit. L’explosion du vol de Malaysia Airlines a fait le reste. Le monde économique, plus que réticent aux sanctions, en a alors admis la nécessité. Eckhard Cordes, le chef de la promotion économique allemande en Europe de l’Est, a qualifié d’«acte d’inhumanité» la façon dont la clientèle de Poutine a géré les suites de la catastrophe aérienne. Pour le président de l’industrie allemande, Ulrich Grillo, «c’est l’heure de faire de la politique, pas des affaires». Pour l’Association des constructeurs de machines, il faut maintenant «dire stop». Le ministre de l’Economie, le social-démocrate Sigmar Gabriel, a retiré à l’entreprise Rheinmetall sa licence d’exportation vers la Russie d’un centre d’entraînement et de formation militaire, d’une valeur de 100 millions d’euros.

Les tensions allemandes sont présentes au gouvernement où siègent une ministre chrétienne-démocrate de la Défense, Ursula von der Leyen, partisane de la fermeté, et un ministre des Affaires étrangères, le social-démocrate Frank-Walter Steinmeier, engagé au contraire, avec son conseiller Gernot Erler, au maintien d’une bonne relation avec la Russie. Merkel pilote avec doigté cette fragile coalition d’affects historiques et culturels. L’Allemagne doit-elle souffrir pour Kiev? Pour la chancelière, en Allemande de l’Est jamais stalinisée qui renifle mieux que personne les odeurs de cavalerie de la Russie poutinienne, c’est pour Berlin, pour l’Europe autant que pour Kiev que l’Allemagne doit accepter de souffrir.

* http://www.boell.de/de/2014/02/20/euromaidan-freiheitliche-massenbewegung-zivilen-ungehorsams.

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