Par un de ces étranges concours de circonstances qui éclairent l’intelligence et stimulent la réflexion, nous apprenions simultanément la disparition de deux héros, l’un vrai et l’autre usurpé.

Le 25 août 2012, Neil Armstrong, 82 ans, mourait à Columbus USA. En sa belle moitié ce jour-là, l’astre lunaire brillait sans qu’on puisse savoir s’il versait une larme en souvenir de son conquérant d’un jour, astronaute discret, dont l’humour n’égalait que le sang-froid. En 1969, après quatre jours de voyage de la Terre à la Lune, Armstrong et Aldrin atterrissaient sur le sol lunaire avec le LEM Eagle tandis que Michael Collins restait momentanément à bord d’Apollo. Aux environs de 3 heures GMT, le commandant Armstrong posait le pied sur la Mare Tranquillitatis et prononçait sa phrase célèbre: «Un petit pas pour l’Homme, un grand pas pour l’humanité», avant de planter le drapeau américain sous les yeux bouleversés de 500 millions de téléspectateurs terrestres. La plaque qui fut déposée portait l’inscription: «Ici, des hommes de la planète Terre posèrent le pied sur la Lune en juillet 1969 de notre ère. Nous venons en paix au nom de l’humanité.» C’est en paix aussi que tu reposes désormais, héros des temps modernes, même si ton incroyable aventure a cessé depuis longtemps d’enthousiasmer une planète désormais consacrée à l’utilitarisme, à la consommation et au divertissement.

Trente ans après presque jour pour jour, les drapeaux américains flottent encore, mais c’est sur les Champs-Elysées cette fois-ci et grâce à un autre Armstrong, Lance et non Neil. Le changement de décor est total: foule en liesse au lieu de solitude sidérale, décuplement du nombre de téléspectateurs et 450 000 euros à la clé, en plus du «salaire» normal reçu en tant que membre d’une équipe (plus de 1 million par an). Ce coureur américain qui gagne alors le Tour de France pour la première fois deviendra un héros du sport et des médias en le remportant sept fois de suite jusqu’en 2005. Il incarne en outre, pour tous les malades du monde, la renaissance possible après un cancer puisqu’il en avait été atteint quelques années auparavant.

Mais, en août 2012, le héros tombe de son piédestal et il est déchu de tous ses titres pour cause de dopage. Ce n’est donc que sept ans après sa dernière victoire sous les vivats du public que les instances du sport se sont décidées à sanctionner un homme dont la carrière accompagnée de soupçons, de dénonciations, d’accusations, ne fut jamais nette. En même temps, quel hasard, des livres sortent qui racontent en détail comment l’EPO était acheminée, comment les transfusions avaient lieu, comment «tout le monde savait». Là est le problème! Car si tous les acteurs savent, couvrent et sont complices, alors pourquoi le sportif seulement est-il sanctionné? Pourquoi le système dans son entier, dont les règles, la corruption, les sommes d’argent brassées et les contrats juteux encouragent les dérives n’est, lui, jamais dénoncé, condamné, dépossédé? Il faudra bien un jour que le monde du sport professionnel paie pour tous ces héros qu’il fabrique, offre à notre admiration, puis détruit impunément.

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