Pour l'instant, l'équipe dirigeante palestinienne a fait un sans-faute remarqué. Et les différents mouvements palestiniens preuve de discipline et d'unité. Ils savent trop bien qu'une plongée dans le chaos maintenant serait le suicide de la cause palestinienne. Les membres de la direction palestinienne vont bénéficier d'un très bref état de grâce et d'unité. Ils devront en quelques mois à la fois prouver qu'ils peuvent améliorer le quotidien catastrophique des habitants des territoires occupés, et surtout ressusciter l'espoir d'une concrétisation rapide des aspirations nationales des Palestiniens. S'ils n'y parviennent pas, les démons de la division ressurgiront. Le chaos prendra le dessus. D'abord à Gaza, lieu de toutes les misères, de tous les désespoirs, de tous les extrémismes.

Pour l'instant, rien n'est gagné. Pour mémoire, la dernière fois que la communauté internationale s'est réjouie de l'accession au pouvoir du pragmatique Abou Mazen, le jour même de son investiture au poste de premier ministre, le gouvernement d'Ariel Sharon faisait lancer des opérations meurtrières contre des chefs des mouvements radicaux. Exactement ce qu'il fallait pour que le Palestinien modéré, qui demandait une Intifada sans violence armée, se trouve de suite dans une situation intenable face à la rue palestinienne. Après quelques semaines de ce jeu-là, pris entre Tsahal et Arafat (qui lui refusait le pouvoir de réformer la sécurité palestinienne, donc de juguler les extrémistes et leurs attentats terroristes), Abou Mazen jetait l'éponge. Il faudra maintenant que la communauté internationale pèse de tout son poids pour encourager Palestiniens et Israéliens à la modération. Et, en premier lieu, que Georges W. Bush se décide à empoigner sérieusement la résolution du conflit.

Le fera-t-il? De quelle manière? Les suites de l'affrontement sans merci mené par son père au début des années 90 contre la politique de colonisation à outrance du ministre de l'Habitat Ariel Sharon dans le gouvernement d'Itzhak Shamir expliquent probablement pourquoi, durant son premier mandat, Georges W. Bush a pris si peu de risques politiques pour forcer une percée diplomatique au Proche-Orient. Et expliqueront peut-être aussi le style que pourrait adopter le président dans son second mandat.

Entre 1988 et 1992 Georges Bush père et le Secrétaire d'Etat James Baker entendent adopter, par rapport au conflit israélo-arabe, une approche «plus impartiale» que leurs prédécesseurs. Même s'ils se veulent fidèles soutiens de l'Etat hébreu, ils sont préoccupés par le soulèvement des civils palestiniens contre l'occupation de Gaza, de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est par Israël (la première Intifada). Par la multiplication des colonies, le ministre israélien de l'Habitat, Ariel Sharon, veut rendre irréversible le contrôle de ces territoires. Dès son entrée en poste, George Bush père réclame du premier ministre israélien qu'il calme les ardeurs colonisatrices du bouillant Ariel Sharon. Shamir, roublard, tente de finasser. Mal lui en prend. Quand il répond «ne vous inquiétez pas, les colonies ne seront pas un problème entre nous», Georges Bush comprend que le premier ministre israélien va mettre un frein à la colonisation. Shamir n'en a aucune intention. Lorsque le président américain lit, quelques jours plus tard, que Shamir a ordonné la construction de nouvelles colonies dans les territoires occupés, il le prend très très mal, et personnellement. A partir de là, un engrenage se met en place, et l'administration Bush ne cessera plus de brocarder la politique de colonisation israélienne et de s'attaquer à Ariel Sharon et ses colonies, qui sont qualifiées à plusieurs reprises de «principal obstacle à la paix». Sharon réplique en lançant la construction d'au moins une nouvelle colonie à chaque fois que le Secrétaire d'Etat américain vient en tournée de paix dans la région. Il exaspère tant la Maison-Blanche qu'il est interdit de visite officielle à Washington et dans tout bâtiment public américain!

Après la guerre du Golfe, Bush essaie de convoquer Israéliens et Arabes à une conférence de paix (celle de Madrid). Il conditionne la garantie américaine d'un prêt demandé par Israël à un gel de la colonisation. Shamir et Sharon refusent et mobilisent les lobbies pro-israéliens contre le président au Congrès. George Bush n'hésite pas à descendre dans l'arène. Pour amoindrir la capacité des supporters du gouvernement israélien à mobiliser des sympathies à Washington, une campagne de dénigrement semble orchestrée de haut. Israël est ainsi accusé tour à tour de soutenir l'Afrique du Sud de l'apartheid, de permettre au régime marxiste éthiopien de ne pas s'effondrer. Des agents israéliens auraient aidé le dictateur panaméen à résister à l'assaut américain, d'autres entraîneraient et équiperaient le tristement célèbre cartel de Medellin. Enfin, l'Etat hébreu est accusé, apparemment sans fondement, d'avoir vendu à la Chine la technologie des Patriot reçus en protection lors de la guerre du Golfe. Un article du Washington Post ressort la théorie du complot à propos de l'attaque du USS Liberty en 1967, il affirme que des pilotes israéliens ont bombardé sciemment, sur ordre de leur QG à Tel-Aviv, le navire américain et tenté d'achever les blessés au napalm pour éliminer les témoins! Quelques années après l'arrestation à Washington de l'espion israélien Jonathan Pollard, dont les agissements auraient causé un tort «sans précédent» à l'intérêt national américain de l'avis du procureur, ces vagues de dénigrement ont un effet dévastateur. Au sommet du bras de fer, le 12 septembre 1991, un George Bush furieux en appelle au peuple américain contre les organisations pro-israéliennes et se décrit comme «un pauvre petit gars affrontant un puissant lobby». Certains le taxeront d'antisémite. Le président obtient à l'arrachée le soutien du Congrès.

Les résultats de la confrontation de Bush père et James Baker avec Shamir et Sharon sur les colonies seront délétères. Après avoir mené Arabes et Israéliens à la table des négociations à Madrid, l'administration Bush se désengage du dossier israélo-arabe. Et les relations avec les communautés juives américaines sont irrémédiablement détériorées. Or les élections de novembre 1992 approchent. Quand on demande à James Baker, début 1992, si le duel avec le gouvernement israélien à propos des colonies ne va pas coûter au président sa réélection, il répond, à en croire Ed Koch, l'ancien maire de New York, qui affirme l'avoir entendu: «F…'em. They [the Jews] don't vote for us anyway.» Très probablement déformés, voire inventés, les propos prêtés à Baker n'en traduisent pas moins l'état exécrable des relations entre Bush père et les communautés juives américaines il y a douze ans. Dans ses Mémoires, l'ex-ministre israélien des Affaires étrangères, Moshe Arens, laisse entendre que les amis d'Israël aux Etats-Unis ont fait «payer» celui qui avait osé le bras de fer avec l'Etat hébreu à propos des colonies. Interrogé sur cette hypothèse dans le cadre d'un travail de doctorat, James Baker balaya l'allégation. Il n'empêche, une partie importante de la communauté juive américaine va se mobiliser contre Bush au moment des élections.

La confrontation n'est pas non plus payante pour le gouvernement nationaliste israélien: l'une des raisons de la défaite de Shamir face à Rabin en 1992 est d'avoir défié l'allié américain.

Et aujourd'hui? Ariel Sharon est le meilleur ami de George Bush II. C'est le chef d'Etat étranger le plus reçu à la Maison-Blanche. Les colonies? George W. Bush a été le premier président américain à admettre officiellement ce printemps qu'il fallait «reconnaître certaines réalités»: Israël pourra annexer certaines portions de Cisjordanie et garder les principaux blocs de colonies.

S'agit-il d'une rupture complète avec trente-cinq ans de diplomatie américaine, républicaine comme démocrate? Bush aurait-il trahi les idéaux de son père, admettrait-il une Cisjordanie de plus en plus israélienne, et non plus palestinienne, chère aux évangélistes et à certaines organisations pro-israéliennes radicales? Pas si sûr. Il a essayé d'éviter systématiquement tous les faux pas qui ont contribué à la non-réélection de son père. Maintenant, la résolution du conflit israélo-arabe s'insérerait bien dans la stabilisation du Moyen-Orient. Mais il évitera autant que possible la confrontation avec Sharon.

De son côté, Ariel Sharon a aussi changé. Il a pris conscience des réalités démographiques, il a osé renverser le tabou qu'aucun de ses prédécesseurs n'avait entamé: se retirer d'une partie du Grand Israël, s'engager à évacuer la bande de Gaza. Peres en avait parlé dès 1987. Rabin dès 1992. Mais ils ne sont jamais passés à l'acte. Sharon voudrait peut-être en rester là, garder autant que possible de la Cisjordanie et renvoyer la création de l'Etat palestinien à bien plus tard. Mais il entend aussi par dessus tout éviter une confrontation avec l'allié et l'ami américain dont le veto est si nécessaire au Conseil de sécurité. Georges W. Bush lui a reconnu le droit d'annexer certains blocs de colonies en Cisjordanie. Voilà qui le satisfera. Tout comme l'abandon du droit au retour, qui sera imposé aux Palestiniens. Mais concernant l'annexion des blocs de colonies, l'équipe Bush a mis un bémol: cette annexion doit être négociée et agréée par les Palestiniens. Or pour que les successeurs d'Arafat acceptent (et le fassent accepter par la rue), il faudra compenser les territoires annexés par Israël par d'autres territoires remis aux Palestiniens. Là, Ariel Sharon devra être incité à mettre de l'eau dans son vin. Comme pour Jérusalem-Est.

C'est sur ces deux questions que tout va se jouer, que l'on verra s'il y a une volonté politique, si la promesse faite par Bush à Tony Blair au jour des funérailles d'Arafat est une déclaration d'intention ou un réel programme. En tout état de cause, si le président américain décide d'agir, il le fera autant que possible en évitant pressions déclarées et affrontements. Sharon le lui rendra bien. Les pressions américaines pourraient bien être insistantes, enveloppantes, sans échappatoire, mais elles resteront discrètes, polies. Le tout avec le moins possible d'éclats et coups de gueule. En toute amitié. Le grand public ne se rendra peut-être même pas compte de ce qui se jouera. Mais si le président veut réellement aller de l'avant, fort de l'appui enchanté du Quartet, il pourrait voir ses pressions feutrées s'avérer irrésistibles. Au bout, peut-être Bush réalisera-t-il sa fameuse «vision» d'un Etat palestinien «souverain, viable, contigu» vivant en paix aux côtés d'Israël.

Son père «n'a pas fini le travail» en Irak. Lui est allé jusqu'au bout. Son père n'a pas été réélu. Il l'a été. Son père a promis de s'atteler à la résolution du conflit israélo-arabe après la guerre contre Saddam Hussein. Georges W. Bush serait-il sur ce point aussi celui qui parachève le travail commencé par papa?

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