Du bout du lac

Deux côtes cassées et la Rencontre du Quatrième Age

OPINION. Notre chroniqueur a eu un accident qui l’a soudain vieilli. Pas seulement pour son malheur

Je me suis cassé deux côtes. Ou simplement fêlé, on ne voit pas très bien, m’a dit le médecin devant la radio. Une chute à vélo. Les rails du tram, un classique à Genève. La première fois, on se jure que ce sera la dernière, et puis paf. Un petit excès de confiance et l’on y revient. La roue qui bloque, le vol plané juste assez long pour entrevoir le pire et serrer les dents. Et enfin le bitume, sec et froid comme une droite dans le foie.

Hors du périmètre de mon ego…

Je conçois que cette anecdote ne bouleverse pas totalement votre journée, et je ne le prends pas mal. A ce stade, je serais même d’accord avec vous: exception faite de quelques génies rares, les chroniqueurs qui pensent tenir les lecteurs en haleine en racontant leur vie feraient mieux de céder leur lignage aux nécessiteux. Si je me suis autorisé cette impudeur liminaire, c’est donc pour vous raconter quelque chose d’éventuellement plus universel que le périmètre (pourtant large) de mon ego.

En sortant samedi des urgences, la main sur le torse et les yeux plissés, me vint une vision dans la vitre teintée du taxi, comme à d’autres dans l’eau de Seltz. Là, sur ce trottoir, à me demander comment j’allais faire entrer mon grand corps dans cette petite Prius, je faisais la Rencontre du Quatrième Age. Mulder et Scully, division gériatrie. Episode en cours.

Depuis six jours, j’ai 92 ans. Les escaliers sont des odyssées. Zéro droit à l’erreur. Les trottoirs sont des scandales quand ils ne sont pas déblayés. Les chauffeurs de tram sont des tortionnaires, leurs passagers des assassins qui vous frôlent, comme des sicaires. Le danger guette, il est partout.

Eternuer n’est plus une option, pas plus que tousser ou changer trop vite de direction. Plus question non plus de s’allonger comme ça, en passant: se coucher devient une entreprise méthodique, un processus lourd. De ceux que l’on évite de répéter. Se lever aussi.

Les yeux enfin ouverts

Et puis ce corps qui traîne finit par tout ralentir. A commencer par le temps, qui se met à prendre son temps. On ne s’énerve plus vraiment, on marmonne un peu. On s’attendrit devant un nouveau-né à la boulangerie. On remarque cette statue que l’on n’avait jamais remarquée, dans un square que l’on n’avait jamais traversé. En tout cas pas les yeux ouverts.

Viennent enfin l’ordre, et la méthode. On range, pour être sûr de retrouver. On classe, on priorise, on décale, on fait au mieux. On prend les choses les unes après les autres, quitte à les faire attendre. On s’organise.

Je ne sais pas jusqu’à quand j’aurai 92 ans. Et je ne vous souhaiterai jamais de vous casser les côtes. Mais, aussi étrange que cela puisse paraître, je vous le dis: cette chute valait le détour.


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Au moins jusqu’au «push» de Darius Rochebin

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