Revue de presse

Deux femmes élues au Conseil fédéral dans un océan de béatitude

Tout s’est passé comme cela devait se passer jeudi à Berne. Au point de friser l’ennui. Les médias commentent une journée de grâce au Palais fédéral, en rappelant qu’il y a du pain sur la planche après ce moment d’allégresse

Elle est aussi unanime que les députés à l’Assemblée fédérale, la presse suisse, ce jeudi matin, qui salue l’élection de la PLR saint-galloise Karin Keller-Sutter et de la PDC haut-valaisanne Viola Amherd au Conseil fédéral. «Anomalie rectifiée», titre une Gruyère au verbe un peu technocratique, qui trouve tout de même que l’image, celle ci-dessus, «est belle, elle est historique»: «Ces deux femmes, complices, grand sourire, […] qui prêtent serment […] presque main dans la main, avant d’éclater de rire et de recevoir les félicitations de leurs collègues de parti. Deux femmes élues au Conseil fédéral simultanément. Qui plus est dès le premier tour […], à la faveur de scores canon.»


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Aussi canon que celui marquant l’élection du nouveau président de la Confédération, Ueli Maurer, feu d’artifice final de cette matinée frappée du sceau de la concordance toute-puissante, baignée dans un océan de béatitude consensuelle. Ah, ce pays qui «fonctionne», quel bonheur! Mais «le plus réjouissant, dans la double élection de ce 5 décembre, réside toutefois dans la large reconnaissance non pas d’un genre, mais de compétences», écrit La Liberté de Fribourg. C’est «presque un non-événement» que ce «retour à la normale au niveau de la représentation des femmes», que cette «quiétude – d’aucuns diront le ronron – de deux élections pas contestées».

Alors «circulez, il n’y a pas grand-chose à voir», aux yeux du rabat-joie Courrier de Genève. Qui prévient, à sa manière de toujours: «Cette soif de stabilité du parlement qui appelle de ses vœux un Conseil fédéral à même de réaliser des arbitrages masque en fait un glissement de certaines lignes de crête idéologiques. Le triomphe néolibéral avec son creusement des inégalités et sa sape de l’Etat a mis en crise les grands partis historiques au niveau européen, voire outre-Atlantique.» Tout cela «reflète sans doute une volonté de stabilité institutionnelle dans ce monde mouvant. Mais cela ne sera pas suffisant.»

Pas suffisant d’avoir «deux femmes de consensus au sommet de l’Etat», selon L’Agefi. Pas suffisante pour «établir la concordance», cette méthode Coué qui a fonctionné «dans les faits», avec cette élection que le Corriere del Ticino place «sous le signe de la normalisation et de la recherche de la stabilité, centrée sur des personnes connues et reconnues comme fiables». N’empêche, si la représentativité des femmes devrait désormais faire partie des règles non écrites des élections au Conseil fédéral, cela signifie qu’elle constitue «aussi un des éléments de l’équation de la fameuse formule magique», dit le Journal du Jura après ce scrutin qui a passé «comme une lettre à la poste».

La Tribune de Genève et 24 heures jugent qu’il y a cependant «encore du progrès à faire»: «La prochaine étape marquera le jour où deux candidates femmes, deux favorites, seront comme prévu élues au Conseil fédéral. Et que nous ressentirons tous de l’ennui. L’événement n’en sera plus un. Comme pour l’élection de deux hommes. Ce jour-là sera une belle victoire.»

Plusieurs commentateurs, prudents, notent qu’il faudra attendre les élections fédérales de 2019 pour savoir si la «parité retrouvée […] n’était malheureusement pas qu’un heureux hasard», comme le résume Le Quotidien jurassien, qui titre simplement: «Sages femmes». Et, estime encore La Liberté, ce retour à la normale est «imparfait», car «l’accès au gouvernement demeure réservé [dans les faits] à des politiciennes sans enfants». Depuis le début:

D’ailleurs, «il y a six mois à peine, personne ne misait un farinet sur la Brigande», rappelle Le Nouvelliste, pour lequel «seul le temps apportera des réponses et calmera (ou non) les sceptiques qui «attendent de voir» ce que Viola Amherd a dans le ventre. Aux côtés de Karin Keller-Sutter – qui devrait aller «faire le ménage au DDPS», selon le Blick, depuis vingt-deux ans entre les mains de l’UDC et dans un état «lamentable» –, «la désormais conseillère fédérale valaisanne semble bien décidée à relever le défi, dans «le respect mutuel et à la recherche du compromis» pour faire fonctionner le pays», conclut le quotidien valaisan.

Reste que ces deux-là «ont été choisies non pas en raison d’un quota, mais parce qu’elles ont convaincu plus que la concurrence masculine», souligne le Tages-Anzeiger. Des élections «très calmes», pour le quotidien zurichois, «et c’est précisément dans cette normalité que réside l’extraordinaire, même le spectaculaire». Maintenant, le nouveau Gremium «n’a pas beaucoup de temps pour se trouver» sur les questions fondamentales à venir, comme celle de la relation entre la Suisse et l’Union européenne et la charrue à chiens de l’accord-cadre. Plus tard, ce gouvernement-là saura-t-il gagner en leadership grâce aux deux nouvelles magistrates?

«Après tout, la seule réforme majeure récemment réussie est celle du tournant énergétique, lancé en 2011 lorsque quatre femmes» étaient au Conseil fédéral, se souvient le Tagi. Dont deux de gauche. Alors la Neue Zürcher Zeitung rameute les troupes en martelant que «ce sont deux bourgeoises qui ont été élues et qu’à ce titre on attend d’elles une politique allant dans ce sens». Qu’elles empoignent «des questions désagréables avec le parlement», bref: que l’exécutif prenne enfin des décisions et ne se contente plus d’administrer.

Mais tout de même! «Ce changement de têtes», c’est un «vent rafraîchissant», glisse le St. Galler Tagblatt, sur les terres de KKS, car «un Conseil fédéral uni qui défend ses solutions vent debout facilite le processus démocratique», estime le Bund: s’il s’appuie «sur un consensus minimal, il n’ira pas bien loin», prévient le quotidien bernois. Alors, il faut «de nouvelles solutions», s’exclame l’Aargauer Zeitung. «C’est maintenant que le travail commence», renchérit ArcInfo, et «c’est de l’ensemble du collège […] qu’on attend un message clair».

«Sur la table gouvernementale, il y a des dossiers cruciaux pour l’avenir du pays qui ont été empilés, selon La Regione: réformes de l’AVS et de la fiscalité des entreprises, augmentation constante des coûts de la santé, pour n’en citer que quelques-uns. Par conséquent, on ne pouvait espérer mieux pour cette double élection.» Dans l’histoire récente, «le fait d’avoir hérité d’un deuxième représentant de l’UDC en 2015 et d’un représentant du Tessin en 2017 n’a évidemment pas beaucoup aidé» dans la dynamique décisionnelle. «Voilà pourquoi le Conseil fédéral aspirait à davantage de calme. Le parlement lui en a donné hier.»

Au Conseil fédéral, deux sièges à repourvoir

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