Au lendemain des élections européennes de juin 2009, il était de bon ton de s’interroger sur la mort prochaine du Parti socialiste, devenu une sorte de «grand cadavre à la renverse». Moins d’un an plus tard, il paraît promis à l’un des plus grands succès de son histoire. Il y a cependant une illusion dans cette victoire attendue. Car il y a en fait deux Partis socialistes. Le premier, appelons-le «le national», perd, depuis 2002, toutes les élections portant sur les grands enjeux. Elimination au premier tour de la présidentielle de 2002, suivie d’une lourde défaite aux législatives. Défaite honorable, mais échec à la présidentielle de 2007, suivi d’une remontée insuffisante pour l’emporter aux législatives. Enfin, défaite cinglante aux européennes de 2009.

Dans tous ces scrutins, le PS s’est révélé incapable d’imprimer sa marque dans les campagnes électorales et de présenter une image et un projet suffisamment attrayants pour les électeurs.

Le second Parti socialiste, appelons-le «le local», collectionne pour sa part les victoires dans toutes les élections depuis 2002. Succès aux régionales et aux cantonales de 2004, aux municipales et aux cantonales de 2008 et triomphe annoncé aux régionales de 2010. Le PS profite de l’exceptionnelle qualité de son réseau d’élus mis en place et entretenu depuis la fin des années 1970. Il domine la droite et écrase ses partenaires.

La force du parti «local» est étroitement liée aux échecs à répétition du parti «national». Quand le PS occupait l’Elysée ou Matignon, il perdait le plus souvent les élections locales, comme aux régionales de 1992, qui se déroulaient alors à un seul tour à la proportionnelle, où il ne réussit à conserver qu’une seule présidence de région, celle du Limousin. A l’opposé, le PS, humilié par la droite depuis huit ans dans tous les grands scrutins, espère cette année un très grand succès. Mais ne cesse ainsi de s’accentuer une divergence d’intérêts entre le «national» et ses présidentiables, désireux de diriger le pays, et le «local», où règnent en maîtres des élus bien à l’abri du vote-sanction des élections intermédiaires.

Le fait nouveau cette année est que la campagne du parti «national» a complètement épousé la vision du parti «local». Aux européennes de 2009, le PS avait mis en avant l’anti-sarkozysme et appelé au vote-sanction contre le pouvoir. Sans succès, parce que les citoyens veulent qu’on leur parle du sujet de l’élection – l’Europe – et que, du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) au MoDem, l’anti-sarkozysme ne parvenait plus à discriminer entre ses différents porteurs.

Rien de tel aux régionales de 2010. Ce sont les contre-pouvoirs que représentent les régions qualifiées de «bouclier social» qui sont mis en avant ainsi que le bilan des présidents de région sortants. S’il fallait une preuve de ce refus voulu de nationaliser l’enjeu du scrutin des 14 et 21 mars, l’absence dans cette campagne de tout mot d’ordre sur les retraites la fournirait, alors que leur réforme annoncée par Nicolas Sarkozy dominera l’actualité des prochains mois.

Cet évitement des thèmes nationaux contribue à l’atonie de la campagne électorale et à l’abstention probablement très élevée. La victoire socialiste sera alors acquise dans un climat d’indifférence et non de mobilisation. Par rapport aux régionales de 2004, où 62% des inscrits avaient pris part au vote, on pourrait compter cinq millions d’électeurs en moins aux urnes. La droite y puisera des arguments pour limiter la signification de sa défaite. Mais la gauche devra reconnaître que l’abstention massive des jeunes et des milieux populaires ne lui permet pas de proclamer une reconquête sociologique.

Pour construire leur reconquête politique, les socialistes devaient se servir des régionales comme d’un laboratoire en vue de préparer 2012. Le bilan risque d’être mince. La domination retrouvée du PS – même si c’est celle du parti «local» – ne l’incitera pas à partager des circonscriptions législatives avec les écologistes pour ancrer leurs principaux partenaires.

Le très faible score attendu du MoDem ne permettra pas de préparer l’élargissement de la gauche. Dans de nombreuses régions, avec moins de 5% des suffrages exprimés, le parti de François Bayrou sera éliminé sans gloire. Ailleurs, les présidents de région socialistes, seuls maîtres de la décision, mettront bien peu d’empressement à faire une place aux centristes, alors même qu’ils devront sur ce point se battre avec leurs camarades qui ne veulent pas céder la place, le Front de gauche qui s’y oppose, et qu’eux-mêmes se jugeront assurés de leur réélection.

En mettant en avant une logique de contre-pouvoir, le parti «national» contribue à creuser lui-même la distance avec l’exercice du pouvoir au niveau du pays. Il s’installe dans une sorte de cohabitation territoriale où, fort de ses élus de proximité, il veut simplement atténuer les effets de la politique de la droite.

Même triomphales, les régionales ne régleront en rien les problèmes majeurs du parti «national»: retrouver sa crédibilité gouvernementale et bâtir une coalition assez large pour gagner le droit de gouverner durablement le pays.

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