Je rédige cette chronique dans la solitude morne d’une petite chambre d’hôtel, loin des fêtes qui chaque soir agitent la Croisette. Il est tard, très tard, et je repense à ces proches, collègues et amis, qui souvent pensent que le Festival de Cannes est aux journalistes cinématographiques ce que le bonus de fin d’année est aux banquiers: la promesse de belles vacances aux frais de la princesse. Or c’est un peu plus complexe que cela.

Le Festival de Cannes, c’est une longue course d’endurance au cours de laquelle il faut respecter un certain nombre d’impératifs – voir des films, écrire ce qu’on pense pour le journal, envoyer des vidéos pour le site, réaliser des interviews –, tout en n’oubliant pas de se nourrir, ce qui n’est pas toujours aussi facile que ça en a l’air lorsqu’on court d’un endroit à l’autre et que les fouilles imposées à l’entrée des salles rendent acrobatique la dissimulation de barres de céréales. Mais loin de moi l’idée de me faire plaindre: être à Cannes reste un privilège. Parce que c’est là, une fois par an, que l’on peut prendre le pouls du cinéma mondial.

Passé, présent et avenir du 7e art

A Cannes, durant douze jours, on parle passé, présent et avenir de celui que Ricciotto Canudo a un jour baptisé le septième des arts. Le passé, c’est la section Cannes Classics, qui permet de découvrir dans des copies restaurées des films clés de l’histoire du cinéma. Le présent, ce sont les films de la sélection officielle, qui offrent un panorama global de l’année en cours, ses grandes tendances et ses points forts. Quant à l’avenir, c’est le Marché du film, qui voit des producteurs, vendeurs et distributeurs évoquer des projets à peine achevés pour certains, au stade embryonnaire pour d’autres. Plusieurs revues professionnelles – The Hollywood Reporter, Screen International, Variety, Le Film français – publient en outre chaque jour une édition spéciale. L’occasion de réaliser à quel point tout le monde est à Cannes. Avec un projet à montrer ou à financer, ou simplement pour se rappeler aux bons souvenirs des professionnels de la profession, comme les a un jour appelés Godard.

L’an dernier, par exemple, Terry Gilliam était venu tenir une conférence de presse pour annoncer triomphalement qu’enfin son adaptation maudite de Don Quichotte allait voir le jour. Mais la malédiction n’a pas été levée et son rêve s’est encore envolé, à cause cette fois d’un producteur meilleur parleur que financier.

Cannes, c’est ce qu’on appelle, dans le jargon journalistique, un marronnier. Un sujet qui chaque année refleurit. Mais Cannes a cet atout, comme tout rendez-vous culturel, de chaque printemps se renouveler. Depuis maintenant six ans que je couvre le festival, j’ai pu me rendre compte à quel point on pouvait certes y faire le plein de films, mais aussi comprendre les enjeux politiques, sociaux et économiques qui entourent le cinéma à travers le monde.

Godard, à qui j’ai emprunté le titre de cette chronique, revenons-y. Cette année comme les précédentes, il brille par son absence. Le délégué général Thierry Frémaux a souvent tenté d’en faire le président du jury, en vain. Le Rollois, fidèle à lui-même, n’était de même pas venu défendre Adieu au langage en 2014. Mais cette année, son esprit hante la compétition: on le verra sous les traits de Louis Garrel dans Le Redoutable, de Michel Hazanavicius, qui raconte sa relation avec Anne Wiazemsky, sur fond de Mai 1968. Faire de JLG un personnage de fiction: c’est à la fois la plus belle et la plus effrayante proposition du 70e Festival de Cannes.


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