L’avis de l’expert

Le développement durable, concept obèse, se meurt

A l’image d’une valise pleine à craquer, le développement durable, concept clé des années 90, est devenu un fourre-tout inopérant, ce qui s’est constaté au sommet de Rio + 20. Tragique? Pas forcément, car de nouvelles perspectives s’ouvrent, plus rationnelles, plus démocratiques aussi, estime Jorge E. Viñuales, professeur à l’IHEID

Celles et ceux qui attendaient peu du Sommet de Rio (du 20 au 22 juin 2012) n’auront pas été déçus. En dépit d’une remarquable organisation par le pays hôte, ce sommet n’a que très peu apporté en substance. Personnellement, je retiens essentiellement deux choses. La première est plutôt positive, même si un peu creuse: un nouveau conseil devrait voir le jour en lieu et place de l’actuelle Commission du développement durable afin, entre autres, de vérifier le progrès de certains objectifs environnementaux qui, eux aussi, devraient être développés dans les prochaines années.

La seconde est nettement moins réjouissante, même s’il pourrait s’agir – d’une certaine manière – d’un nouveau départ: le concept de «développement durable» se meurt. Certes, personne ne vous le dira. Personne ne voudra le reconnaître. Tout le monde est favorable au «développement durable», ce qui exige, naturellement, que cette expression ne veuille pas dire grand-chose. Un collègue notait, très lucidement, que le «développement durable» a vu le jour, il y a plus de vingt ans, comme une «astuce diplomatique» pour créer un consensus là où il n’y en avait pas. Par la suite, on a voulu à tort faire un programme politique puissant et cohérent. Mais force est de constater que, si les composantes de ce que recouvre le mot «développement durable» n’ont jamais été aussi importantes, le mot lui-même ne parvient plus véritablement à les porter. Pourquoi? J’y vois deux raisons principales.

Premièrement, les tensions internes qui se cachent dans cette expression n’ont jamais été tranchées. Le «développement durable» est un terme schizophrénique, tiraillé entre trois exigences concurrentes: la protection de l’environnement, la croissance/développement économique, et le développement social. Il y a certes des synergies possibles entre ces termes, mais un optimisme irréaliste à ce sujet serait la marque d’un grave manque de responsabilité. D’une manière ou d’une autre, des conflits entre ces trois exigences se présenteront et il faudra trancher. Tous les chefs d’Etat et de gouvernement invités se sont rendus au sommet du G20, qui a eu lieu au Mexique peu avant le Sommet de Rio. Mais ni Barack Obama ni Angela Merkel, sur les épaules desquels pèsent actuellement des responsabilités toutes particulières, n’étaient présents à Rio, sans doute pour que le message donné à leurs électeurs soit clair: c’est la croissance que l’on vise actuellement. Ce n’est qu’une anecdote, mais elle reflète des priorités, qui n’ont d’ailleurs rien de choquant. On peut difficilement leur reprocher de ne pas assister à un sommet dont l’ordre du jour tient en un mot: «tout» (ou, en d’autres termes, le «développement durable» qui recouvre potentiellement – à en juger par les soumissions des Etats-parties – à peu près n’importe quel sujet).

Cela m’amène à la seconde difficulté: il n’est pas possible de fixer des priorités stratégiques lorsque ce dont on discute est un concept aussi large et vague que le «développement durable». Il semble en effet difficile de trouver un thème qui ne serait pas recouvert par cette trop large dénomination. Des questions aussi importantes, mais aussi différentes, que les droits des femmes, le commerce international ou la structure de certaines organisations peuvent-elles, concrètement, être analysées toutes en même temps? Peut-on véritablement répondre à la question «quelles sont nos priorités?» par un «à peu près tout»? Certes, il y a parfois des liens empiriques étroits entre certaines questions en apparence éloignées qui méritent d’être discutées ensemble. Mais pour cela, il y a des enceintes, d’ailleurs nombreuses, où ces questions peuvent être abordées de manière beaucoup plus précise. Un exemple en est la Convention sur les changements climatiques et les négociations qui ont lieu en son sein. Celles-ci n’avancent pas rapidement, mais le problème qu’il s’agit de résoudre est très clair: comment intégrer certains pays en voie de développement aux efforts de réduction des émissions. Quel était, par contre, le problème à résoudre lors du Sommet de Rio? Probablement des centaines de problèmes différents et souvent disparates. Un agenda aussi vaste que celui du «développement durable» risque d’être aussi utile qu’une carte de la taille de la ville que l’on souhaite visiter.

Les problèmes multiples recouverts par le mot «développement durable» ont besoin d’être découpés pour devenir abordables. Nous ne pouvons pas porter autant de choses dans une seule valise. Il faut plusieurs valises, que l’on porterait successivement, selon un ordre de priorités clairement conçu. La question devient alors: «Lesquelles, et dans quel ordre?» C’est une vaste question, mais je ne peux pas me permettre d’écrire les lignes qui précèdent sans ajouter, même à titre préliminaire, les lignes qui suivent.

Il y a une valise qui me semble fondamentale: celle que l’on pourrait appeler «participation». C’est une lourde valise, mais qui a beaucoup avancé ces deux dernières décennies (depuis le Sommet de Rio de 1992), même sous le regard cynique ou amusé de certains, qui considèrent la participation de la société civile, y compris une partie du secteur privé, aux affaires publiques comme une rhétorique creuse de légitimation. Un nouveau modèle sociétal ne peut surgir que s’il est demandé, que s’il est exigé. Nous l’avons vu, historiquement, avec l’émergence des régimes représentatifs modernes et les droits humains. Il faut donner les moyens (le terme anglais empowerment me semble ici particulièrement approprié) aux peuples, aux minorités, aux individus de comprendre les risques et de demander un changement. Une manière de le faire existe déjà, dans la forme d’un traité international récent mais d’une importance croissante, la Convention d’Aarhus, qui consacre les trois piliers de la démocratie environnementale: l’accès à l’information environnementale, la participation à la prise de décision environnementale et l’accès aux tribunaux pour garantir les deux droits précédents. Ce traité est ouvert à la ratification de tout Etat (et non pas seulement aux Etats de la Commission européenne des Nations unies, son contexte initial) et peut-être même de certaines organisations internationales (l’Union européenne en est partie).

Il fournit une sorte de matrice conceptuelle de la manière dont cette exigence de participation pourrait être conçue et construite par chaque unité politique. Cela permettrait de développer les forces sociales – citoyen (ne) s et consommateur (trice) s – capables de se mesurer à, mais aussi de dialoguer avec des structures aussi puissantes que les gouvernements et du moins une partie du secteur privé. Le développement de ces forces est, certes, lent et difficile. L’éducation joue naturellement un rôle très important, mais elle ne peut pas, à elle seule, réussir le tour de force nécessaire. Cette participation est, me semble-t-il, une condition nécessaire (mais pas suffisante) d’un programme visant l’amélioration de la condition humaine et la protection de l’environnement.

Je vois ensuite quatre chantiers principaux qui seraient portés par ces forces sociales, mais que je ne peux que mentionner ici: 1) le développement humain par un renforcement des droits individuels (dans le cadre des organes et des négociations portant spécifiquement sur ces droits); 2) une différenciation adaptée en fonction des Etats, mais aussi des régions et des individus (cette différenciation doit être opérée question par question car autrement elle n’aurait que peu de pertinence réelle); 3) une meilleure diffusion des connaissances technologiques (ce qui manque actuellement, c’est surtout de l’innovation juridique et institutionnelle permettant d’améliorer la diffusion d’un foisonnement de nouvelles technologies; les marchés de droits de propriété intellectuelle pourraient contribuer à combler cette lacune); 4) l’optimisation de la ressource «efficience» dans l’utilisation des ressources naturelles, en particulier de notre atmosphère, notre eau et nos ressources biologiques (il existe, en général, des contextes institutionnels appropriés pour chacune de ces ressources, à l’exception peut-être de l’eau).

Chacun de ces chantiers, y compris la participation comme chantier préalable, a des cadres institutionnels susceptibles de promouvoir son développement et son approfondissement. Cela à condition de bien administrer la ressource la plus importante de notre espèce, et celle qui a le plus fait défaut à Rio: la capacité d’initiative.

Les tensions internes qui se cachent dans cette expression n’ont jamais été tranchées. Le «développement durable»

est un terme schizophrénique

Il faut donner les moyens aux peuples, aux minorités, aux individus de comprendre les risques et de demander un changement

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