Pistes de réflexion pour sauver notre planète et ses habitants

L’individualisme et la mobilité ont profondément marqué le paysage politique du siècle passé et ce n’est pas un hasard si l’automobile est devenue le symbole de toute une époque. L’agenda politique du XXe siècle était orienté vers les solutions et les réponses aux questions de l’identité et de l’altérité, à la ré­gulation des marchés, à la respon­sabilité personnelle et sociale. Au­jourd’hui, une autre préoccupation surgit: comment la collectivité humaine s’adapte-t-elle à l’écosystème et comment la durabilité, dont on parle tant, va-t-elle entrer dans les faits? Cette préoccupation en appelle une autre: comment définir et articuler la lutte contre la pauvreté, un objectif de bien-être pour tous dans la perspective d’un changement structurel radical, d’une économie moins polluante ou, mieux, non polluante?

Nous perdons 5,2 millions d’hectares de forêts par année, un hectare de forêt tropicale par minute, 85% des stocks de poissons sont soit ­surexploités, soit complètement ­détruits, les émissions de CO2 augmentent. Si rien n’est entrepris, le changement climatique conduira à une augmentation des tempéra­tures de 4 à 5 degrés supérieurs à ce qu’elles étaient au milieu du XIXe siècle. Or, notre système financier et notre manière d’investir et de gérer nos ressources sont pro­fondément liés à un modèle d’affaires intensif en énergie et géographiquement orienté. Ainsi, l’Afrique, où vit 15% de la population mondiale, ne reçoit que 1% du total des investissements et n’héberge que 1% de la production industrielle globale.

Il y a sur notre planète plus d’un milliard de personnes qui n’ont pas de quoi se nourrir et un autre milliard qui risque de sombrer à nouveau dans la misère. Des progrès considérables ont été réalisés dans la lutte contre la pauvreté. Mais en tout état de cause, et malgré les progrès accomplis, un grand nombre de pays voient leurs opportunités et leurs perspectives sérieusement menacées par des risques d’envergure planétaire tels que le changement climatique, la raréfaction des ressources, l’insécurité alimentaire et l’instabilité des marchés financiers internationaux. En chiffres absolus, l’écart entre les pays riches et les pays pauvres ne cesse de s’agrandir.

Un quart des habitants de la planète utilisent trois quarts des ressources disponibles. Cela signifie que trois quarts d’entre nous sont en situation de demandeurs. L’économie, la science et la politique sont questionnées:– Comment satisfaire 7 milliards d’êtres humains sans ruiner la planète? Comment accélérer les progrès des sciences et des techniques et les diffuser rapidement?– Quelle agriculture pour nourrir une population mondiale en augmentation et, en même temps, tenir compte des impératifs liés au changement climatique et à celui du maintien des écosystèmes?– Comment les pays industrialisés, les pays en développement et les pays sous-développés peuvent-ils modifier les modèles de développement technologiques afin de pouvoir construire des infrastructures, notamment énergétiques, compa­tibles avec le respect de notre environnement? Comment couvrir efficacement et écologiquement nos besoins en énergie? Comment se fera la transition vers des sociétés respectant les impératifs d’un développement durable?– Comment financer un tel développement? Comment envisager un système financier stable pour fi­nancer une croissance économique durable?

Les organisations internationales créées au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale redoublent certes d’activité. Mais leur fonctionnement ne reflète plus la répartition réelle des forces, ni la complexité de beaucoup de problèmes.

L’appel à la réforme se fait pressant. La pauvreté sévit. Des conflits et des guerres éclatent sur tous les continents. Des millions de personnes sont en fuite. La crise financière n’en finit pas de nous toucher. Le terrorisme fait des ravages et des organisations criminelles exploitent les populations, se livrent au trafic d’armes et de drogue. De nouvelles maladies se répandent. Et nous contribuons quotidiennement nous-mêmes à la destruction des équilibres naturels de notre planète.

L’enjeu est loin d’être uniquement un problème d’architecture institutionnelle. Il est à mon sens avant tout moral et éthique. Mener un dialogue sur les normes et les valeurs, nous confronter au principe de justice est primordial car sans justice sociale il n’y a pas de développement durable.

En effet, un mode de vie qui ne bénéficie pas à tous et à toutes n’est pas durable. Il est injuste à l’égard de certaines populations du monde parce que notre mode de vie ne peut pas leur être généralisé ou ne peut pas être étendu aux générations futures.

Comment comprendre que des personnes meurent de faim alors que d’autres jettent et gaspillent? Comment comprendre que nous épuisons notre planète, pillons ses ressources et prenons le risque que nos enfants et petits-enfants ne puissent pas y survivre dans de bonnes conditions? Et, par conséquent, les solutions que nous recherchons doivent être justes et équitables à l’échelle de la planète tout entière et à l’échelle des générations futures.

Il est impératif de repenser nos valeurs, car les défis auxquels nous faisons face sont interdépendants et ont une origine commune, une origine humaine. Cela signifie que nous sommes la cause de ces problèmes et portons la responsabilité des conséquences qu’ils engendrent en termes de sécurité, en termes de qualité de vie, en termes de prospérité et de bien-être.

Il existe des gens pour penser que l’exigence de justice sociale se satisfait d’une redistribution équitable des richesses à l’intérieur des frontières nationales. Cela ne peut pas être le cas dans un monde où de petits pays importateurs de denrées alimentaires, particulièrement en Afrique, ont été fortement touchés par les conséquences de la dernière crise économique et financière. Cela ne peut pas être le cas quand les plans d’austérité sont imposés par des institutions financières supranationales.

Alors on parle d’éradiquer la pauvreté, on parle d’éducation, de donner à chacun et à chacune la possibilité de choisir, de prendre les bonnes décisions, de participer.

On parle de plein-emploi; il y aurait dans le monde 300 millions de sans-emploi et un milliard de personnes sous-employées. On parle d’intégrer les coûts sociaux et environnementaux dans la réglementation et la tarification des biens et des services afin de remédier aux carences du marché. On veut réformer le système financier et bancaire car nous avons besoin d’un fondement solide pour financer un développement plus juste et plus durable. Ce qui s’est passé ces dernières années sur les marchés financiers est inadmissible. On veut une gouvernance intégrée où, tous et toutes, nous nous sentons concernés. On veut un monde plus juste.

Au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, la communauté inter­nationale s’est fixé deux objectifs: la croissance et l’emploi. Ce n’est que récemment que nous avons compris l’importance d’un troisième élément, à savoir la préservation de notre environnement. Aujourd’hui, les défis que la communauté internationale se doit de relever sont au nombre de trois: la croissance, l’emploi et la viabilité environnementale. Et nous savons que, si nous échouons à les mettre en œuvre de façon simultanée, nous serons dans l’incapacité d’assumer nos responsabilités à l’égard de tous les habitants de la planète, d’une part, et des générations futures, d’autre part.

Nous n’avons qu’une seule planète, prenons-en soin. Et cela veut dire: nous, ici, aujourd’hui, faisons notre part.

Ancienne présidente de la Confédération, professeure invitée à l’Université de Genève

Micheline Calmy-Rey s’exprimera à l’Institut national genevois le 11 février à 18h30 en introduction à un cycle de quatre soirées de conférences-débats intitulé «Le développement durable pour sortir de la crise?» Détails sur www.inge.ch

En 1945, on avait fixé deux objectifs: la croissance et l’emploi. Il faut désormais ajouter la préservation de l’environnement

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