Plus d'un milliard et demi d'humains, soit le quart de la population mondiale, sont privés d'accès à de l'eau salubre et à des soins. Un milliard n'a pas de toit, et un autre milliard est à la recherche d'un emploi. Simultanément, la Terre ne peut donner que ce qu'elle a: les fonctions des océans et de l'atmosphère sont menacées, des ressources gâchées, les forêts tropicales, les sols, de nombreuses espèces continuent de disparaître. Il s'agit de trouver un mode de développement répondant à ces impératifs contradictoires, d'assurer à l'humanité un rythme de croisière. C'est cela, aller vers un développement durable.

Le développement durable affirme une double solidarité, dans l'espace, entre tous les humains vivant actuellement sur Terre, et dans le temps, avec les générations à venir. Il appelle à un autre rapport aux ressources. Il passe par une économie efficace, encadrée par le double souci de justice sociale et de prudence environnementale. Il est indissolublement lié à la notion de citoyenneté et de participation: le développement durable de se décrète pas, mais se construit ensemble, chaque lieu déclinant selon son génie propre les principes universellement valables.

Cette philosophie n'est pas un rêve, une utopie de quelques militants. C'est le fruit de la plus grande conférence internationale de l'après-guerre, le fameux Sommet de la Terre de 1992. Ce dernier a, en effet, adopté, après deux années d'ardues négociations, un Programme mondial pour l'environnement et le développement appelé Agenda 21 (= XXIe siècle). Ce programme décrit par le menu ce qu'il convient de faire dans des domaines comme la santé, la formation, l'habitat, l'eau, les déchets, l'air, les forêts, l'alimentation, etc. Des accords internationaux (sur la biodiversité, le climat ou encore la désertification), et plusieurs conférences internationales (sur l'alimentation, le social, les femmes, l'habitat, etc.) en précisent les exigences.

Pour notre pays, le Conseil fédéral a adopté en 1997 la Stratégie nationale du développement durable. Il s'agit de renforcer les accents portés en matière d'énergie, d'agriculture et de transports, d'harmoniser les critères de l'action de la Suisse dans le monde, d'orienter vers le développement durable la promotion technologique et économique, de mettre en route la fiscalité écologique. La Stratégie est complétée par un Plan d'action environnement et santé. Selon une étude publiée début 1996, la Suisse devra notamment améliorer les rendements de ses consommations d'énergie et de ressources d'un facteur 3 à 7 pour être conforme à l'éthique du développement durable.

Un chapitre de l'Agenda 21 demande aux pouvoirs locaux de mettre en place des processus participatifs impliquant notamment les ONG et le monde de l'entreprise, pour définir les engagements à prendre. A ce jour, quelque 2000 collectivités dans le monde ont pris le chemin de l'Agenda 21 local. Dans notre pays, on peut citer en particulier les villes de Zurich, Lausanne, Genève, Vevey et Neuchâtel, la région LIM Sion-Sierre et le canton de Genève. A Genève, la préparation a été menée sous l'égide du Département de la santé et de l'action sociale, soulignant que le développement durable ne saurait être réduit à sa dimension environnementale.

Le projet d'Agenda 21 pour Genève résulte d'une analyse approfondie des exigences internationales, de la situation de Genève sur les plans économique, social et environnemental, et de l'étude d'Agendas locaux réalisés de par le monde. Cette analyse a été enrichie du résultat des nombreuses consultations de personnes, relais et ressources, d'associations et de citoyennes et citoyens. L'ensemble a permis de proposer des principes, des recommandations et des actions dans six champs de politique publique: Etat et citoyenneté, formation et information, économie, énergie et environnement, santé et social, Genève internationale et solidaire. Le projet prévoit également une structure de suivi en vue de garantir la pérennité du mouvement.

Parmi ces actions, 21 ont été particulièrement mises en évidence en raison de leur pouvoir mobilisateur et de leur caractère novateur. Elles proposent un ensemble bien équilibré de mesures très concrètes. Ces dernières portent d'une part sur les préalables institutionnels et traitent dès lors de thèmes comme la réforme de l'État, le découpage territorial, l'activation du rôle de Genève au sein du Réseau des Villes-Santé de l'OMS, le Système de management à l'Etat, la politique d'information, de recherche et de formation en matière de développement durable ou encore l'intégration des étrangers. D'autre part, des actions concernent l'alimentation, l'agriculture, l'énergie, le commerce équitable, la coopération au développement, l'habitat, les pollutions domestiques, la Genève internationale, etc.

Chaque action implique un large partenariat. Ensemble, elles permettent de jeter les bases du mouvement nécessaire. Une des actions demande à la recherche de proposer aux acteurs des indicateurs et des cibles chiffrées pour chacun des trois pôles du développement durable.

Prendre part à la définition d'un meilleur équilibre du monde, tout en améliorant ses équilibres propres – n'y a-t-il pas là une double chance à saisir? Une meilleure cohérence des politiques publiques, un rapprochement entre les acteurs de la société civile et les pouvoirs publics, et entre le local et le global, voilà les plus-values que les processus d'Agenda 21 local apportent. Pour Genève, dont on connaît les tendances centrifuges et quasi suicidaires, après le double ratage de la Maison de l'environnement (qui ne s'est jamais faite) et de l'Académie de l'environnement (qui est en liquidation), le projet d'Agenda 21, en consultation publique jusqu'à fin août, offre la chance d'une plate-forme passionnante de réformes et d'actions. Les acteurs de Genève – ONG, monde de l'entreprise, recherche, monde politique – auront-ils la sagesse de saisir cette occasion et de s'engager dans des processus constructifs, ou l'Agenda 21 pour Genève rejoindra-t-il la longue liste des promesses que les divisions et méfiances propres à la société genevoise auront réussi à détruire?

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