Antichambre fédérale

DFAE: et si les Alémaniques prenaient leurs responsabilités?

Est-ce que les Romands n’ont pas été suffisamment associés aux échecs de la politique européenne? N’est-ce pas le moment de laisser la droite alémanique prendre ses responsabilités, interroge notre chroniqueur D.S. Miéville

En l’espace d’un siècle ou presque, le Département des affaires étrangères (Département politique fédéral jusqu’en 1978) n’aura échappé aux Latins que durant dix ans. Une seule parenthèse alémanique a été partagée entre Friedrich Traugott Wahlen (1961-1965, UDC) et Willy Spühler (1966-1970, PS). Avant et après, les Neuchâtelois et les Tessinois se sont taillé la part du lion. Pas loin de quarante ans pour les premiers ou en tout cas plus de trente, selon que l’on considère que Pierre Graber, syndic de Lausanne, était neuchâtelois ou vaudois.

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Un quart de siècle pour les seconds avec deux représentants seulement, grâce à l’étonnante longévité de Giuseppe Motta (1920-1940, PDC), suivi par Flavio Cotti (1994-1999, PDC). Sur cette longue lignée plane la figure tutélaire du radical neuchâtelois Max Petitpierre (1945-1961). Il est considéré comme le père de la politique étrangère après le dernier conflit mondial, au travers du concept de neutralité active associant neutralité et solidarité, dont l’esprit n’a aujourd’hui encore pas cessé de souffler.

On pourrait ainsi croire qu’une règle implicite réserve l’attribution de la gestion des affaires étrangères à un représentant de l’une ou de l’autre minorité. Force est également de constater que la plupart de ceux qui en ont été chargés ne se sont pas fait forcer la main, bien au contraire. Le DFAE paraît exercer une attraction naturelle sur les Romands et les Tessinois, en même temps qu’une indifférence vaguement méprisante chez les Alémaniques. Et au fil du temps ce département est devenu une sorte de fief pour les Latins.

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Les vagues de Rasa

Ce qui est étonnant, c’est que cette forme d’exclusivité n’est pratiquement jamais remise en cause, ni même discutée. Seul «Le Temps» l’a brièvement évoquée. On le constate à nouveau avec les spéculations de ces dernières semaines autour de l’avenir politique d’Alain Berset, qui ne cache pas sa gourmandise pour les Affaires étrangères. Les seules questions qui sont posées sont relatives à l’intérêt pour le Parti socialiste de garder ou non la main sur le Département de l’intérieur ou aux possibles répercussions sur le jeu de chaises musicales attendu pour les prochaines vacances au Conseil fédéral. Quant à l’opportunité de placer comme toujours un Romand à la tête des Affaires étrangères, elle n’est pas questionnée en tant que telle.

Il semble pourtant qu’elle mériterait de l’être, en fonction du contexte dans lequel intervient cette succession, au moment où le programme assigné au prochain chef du DFAE est, selon l’aimable formule pêchée dans un commentaire de la NZZ, «raus aus Burkhalters Sackgasse». Tant la question d’un accord institutionnel avec l’UE, sur laquelle Didier Burkhalter semblait demeurer bien seul à soutenir la position censée être celle de la majorité du Conseil fédéral, que les vagues que pourrait soulever l’initiative Rasa promettent quelques épisodes agités.

Echec de l’EEE

Les Romands devraient se remémorer des épisodes douloureux. Entre janvier 1990 et avril 1992, la négociation du traité sur l’Espace économique européen (EEE) est une véritable descente aux enfers pour les deux conseillers fédéraux qui en ont la charge, René Felber aux Affaires étrangères et Jean-Pascal Delamuraz à l’Economie. Non seulement la Suisse doit renoncer, à chaque nouvelle étape, à une partie des illusions qu’elle nourrissait sur l’obtention d’un semblant de codécision, mais encore doit-elle faire face à l’exaspération de ses partenaires de l’AELE qui la considèrent comme une empêcheuse de négocier en rond. Tout cela a, comme on le sait, fort mal fini et les deux conseillers fédéraux concernés portent pour l’histoire le poids de cet échec.

Est-ce que les Romands n’ont pas été suffisamment associés aux échecs de la politique européenne? N’est-ce pas le moment de laisser la droite alémanique, qui roule des mécaniques et plaide bruyamment pour une approche plus agressive des relations avec Bruxelles, prendre ses responsabilités dans ce dossier?

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