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Pourquoi le DFAE persiste-t-il à rejeter le mémorial arménien?

Le journaliste et chercheur Vicken Cheterian reproche au Département fédéral des affaires étrangères son refus de voir construire un monument à la mémoire des victimes du génocide arménien dans le parc de l’Ariana à Genève. Pourquoi Didier Burkhalter refuse-t-il d’admettre que la Turquie a exercé des pressions?

Pourquoi le DFAE persiste-t-il à rejeter le mémorial arménien?

A l’occasion du centenaire du génocide arménien, le message des autorités turques fut pour le moins confus. Des milliers de personnes ont manifesté dans plusieurs villes turques le 19 janvier, y compris à Istanbul et Ankara, pour le huitième anniversaire de l’assassinat du journaliste arménien Hrant Dink. Elles ont non seulement appelé à la justice pour Hrant, mais aussi à la justice pour les 1,5 million de victimes du génocide arménien.

Même le premier ministre turc, Ahmet Davutoglu, a fait une déclaration émouvante sur Hrant Dink, en le louant et en appelant les Arméniens du monde entier à la compréhension mutuelle. Le premier ministre a ajouté: «Nous invitons nos amis arméniens à se rendre en Turquie plus souvent pour en finir avec les préjugés respectifs.»

Durant plus de 90 ans, le génocide arménien était un tabou en Turquie. Hrant Dink a été le premier Arménien de Turquie à oser rappeler à l’opinion publique turque les centaines de milliers d’Arméniens qui furent déportés dans le désert syrien lors de la Première Guerre mondiale, pour ne jamais en revenir. Il leur a aussi rappelé le passé des milliers d’églises détruites ou transformées en mosquées, ainsi que les centaines de milliers d’orphelins arméniens qui ont été convertis de force à l’islam, turquifiés ou kurdifiés. Son assassinat devant les bureaux de son journal Agos a très probablement été commandité par «l’Etat profond», comme un moyen pour le faire taire. Depuis l’assassinat de Hrant Dink, l’opinion publique turque s’est insurgée et questionne la narration officielle sur les crimes commis contre les Arméniens ainsi que les Assyriens et les Grecs, victimes de la même politique génocidaire.

Même si, aujourd’hui, il n’est plus possible de faire taire l’opinion publique turque, Ankara cherche à censurer la commémoration du génocide à l’étranger. En Suisse, ils ont eu beaucoup de succès ces derniers temps. La communauté arménienne de Suisse, en collaboration avec la Ville de Genève, a développé un projet de monument à la mémoire des victimes, ainsi qu’à la mémoire des efforts humanitaires suisses pour sauver les orphelins survivants. Les Réverbères de la mémoire – un travail artistique sobre représentant des larmes tombant des réverbères – étaient prévus pour le 24 avril 2015.

Mais le projet est devenu la cible des attaques d’Ankara et de M. Davutoglu en personne. Ceux-ci ont menacé à la fois le Département fédéral des affaires étrangères et les autorités cantonales genevoises. En conséquence, M. Didier Burkhalter est intervenu pour ­empêcher le canton de Genève de délivrer le permis de construire.

Non seulement il a fait l’erreur de politiser une affaire qui était pourtant de nature administrative, mais il l’a également fait pour les mauvaises raisons. Au lieu de limiter ses commentaires à des arguments de Realpolitik, Didier Burkhalter a affirmé que «[…] l’ONU n’a pas réglé la question de la façon de qualifier les événements tragiques de 1915 à la fin de l’Empire ottoman, et nous ne voulons pas faire en sorte que, à cause d’un monument qui est considéré comme un peu partial avec certaines victimes et pas toutes, on ait une problématique pour la Genève internationale…» (écouter ses propos sur RTS info du 20.01.2015)

Le ministre suisse des Affaires étrangères, au lieu d’admettre les pressions turques, a mis la faute sur la mémoire des victimes elles-mêmes. Cela en empruntant ses arguments à l’arsenal négationniste turc: prétendant que l’histoire du génocide n’est pas reconnue et que toutes les victimes de la Première Guerre mondiale devaient être commémorées équitablement, il nie l’aspect génocidaire de l’acte. C’est comme si l’on demandait à commémorer les civils massacrés dans les camps de concentration nazis en compagnie de ceux qui sont morts en portant l’uniforme de la Waffen SS.

La confusion causée par la position du ministre des Affaires étrangères est en réalité plus qu’une simple désorientation morale. En 2003, le Conseil national suisse a reconnu le génocide arménien. Les lois antiracistes suisses sanctionnent la négation du génocide arménien: c’est pour ces lois que ­l’Office fédéral de la justice se bat actuellement contre la Turquie devant la Cour européenne des droits de l’homme dans l’affaire «Perinçek contre la Suisse». Comment se fait-il qu’un parlement d’un pays ainsi que son Ministère de la justice reconnaissent un génocide en tant que tel, mais que sa diplomatie intervienne pour le censurer?

Le négationnisme est l’acte final d’un crime génocidaire. Le négationnisme turc dure depuis un siècle en raison de l’indifférence de la classe politique internationale, et même, malheureusement, à cause de sa collaboration active. Pourtant, les politiciens en Turquie ainsi qu’en Suisse doivent avoir un minimum de cohérence ainsi qu’un minimum de direction morale. Si après un siècle on n’arrive pas à identifier le premier génocide du XXe siècle comme tel, à quoi sert la Genève internationale, et quelle justice promettons-nous aux victimes des conflits actuels?

Journaliste, chercheur, Vicken Cheterian va publier au mois de mars un livre intitulé: «Open Wounds: Armenians, Turks and a Century of Genocide» (Hurst, London 2015, non encore traduit)

Au lieu d’admettre les pressions turques, Didier Burkhalter a mis la faute sur la mémoire des victimes elles-mêmes

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