La diversité des façons de parler est un grand thème suisse, riche en problèmes. Dans les différentes contrées de la Suisse romande, les différences de vocabulaire, d’accent et de tonalité sont ténues mais perceptibles. Les patois n’ont survécu jusqu’à nos jours que dans un petit nombre d’endroits isolés du Valais, et sont, là aussi, à l’agonie. Dans de nombreuses régions du Tessin, des dialectes très différents restent vivaces, mais leur usage est quasi exclusivement réservé à la sphère privée. Autour de Lugano, l’usage du dialecte a fortement régressé, et l’on trouve de plus en plus de jeunes qui le comprennent mais ne le parlent plus. Les pronostics ne sont pas très optimistes. Cependant, quelques observateurs pensent avoir découvert les signes d’un amour renouvelé du dialecte. La publication en 2004 du Lessico dialettale della Svizzera italiana , en cinq volumes, fut un vrai succès de librairie.

En revanche, la vivacité du parler populaire est intacte en Suisse allemande. En dépit du nivellement que provoque une société mobile, la palette des dialectes régionaux reste florissante. Les Romands se plaignent à l’envi – la plupart du temps sans en connaître les proportions réelles – que les dialectes suisses allemands occupent une place trop importante, et représentent un obstacle à la communication entre les groupes linguistiques du pays. Il manque aux Suisses allemands l’expérience des difficultés que les façons locales de parler peuvent causer aux allophones. Nulle part ailleurs, sans doute, ils ne pourraient rencontrer semblable problème.

De manière générale, les Suisses ne savent pas grand-chose de la situation réelle des dialectes dans les autres régions linguistiques, pas plus que leur connaissance générale des autres parties du pays n’atteint des sommets. Il est très difficile de se faire une idée de la relation d’un autre groupe humain avec sa langue et son dialecte. La langue est quelque chose de très intime chez l’homme; la première demande adressée aux critiques devrait être d’avancer avec la plus grande précaution. En ce qui concerne le dialecte, la situation dans chaque partie du pays montre des affinités avec celle que l’on trouve dans les pays voisins. Les parlers locaux sont encore très présents en Allemagne, même s’ils le sont quand même moins qu’en Suisse allemande; en France, ils ont quasiment disparu. L’Italie se situe entre les deux. Dans les trois espaces linguistiques, les particularités régionales sont plus marquées lorsque l’on se trouve en territoire alpin. Une meilleure connaissance de ces phénomènes rendrait les Suisses allemands plus attentifs à leurs interlocuteurs dans l’usage du dialecte, et les Romands montreraient plus de comp réhension pour le parler suisse allemand.

Au cours des dernières années, des voix se sont élevées en Suisse allemande pour critiquer le développement récent du dialecte. Ce n’est pas l’effet de la critique romande, mais de la nervosité d’un petit territoire confronté à la mondialisation. Au cours des dernières décennies, l’usage du dialecte est devenu plus fréquent à l’école publique, et en partie dans l’enseignement supérieur et les médias. La plainte porte contre le déclin de la culture de la langue et de la connaissance du hochdeutsch. Le dialecte fait office de bouc émissaire. Les directeurs de l’éducation réagissent déjà par des mesures excessives et prises à la hâte, ignorant la dialectique complexe de la langue écrite et de la langue parlée. Les Suisses allemands font des efforts manifestes, mais hésitent à s’exprimer spontanément en hochdeutsch. C’est pourtant dans cette langue qu’on lit et qu’on écrit, à l’exception des cartes postales, des SMS, des slogans de pub et autres textes courts. Seule une petite fraction de la population, qui s’intéresse à la littérature dialectale, est capable de lire des textes plus longs écrits en dialecte. Un «potentiel de hoch­deutsch» reste présent dans les esprits, et il suffit à la plupart de passer quelques jours ou semaines en Allemagne pour l’activer rapidement.

La coexistence de la langue écrite et de la langue parlée signifie une charge supplémentaire, mais aussi un enrichissement. Le fait d’utiliser quotidiennement deux langues proches et comparables, d’avoir à disposition leurs capacités d’expression différentes, constitue une expérience journalière des possibilités et des limites de la langue. On attribue aux Suisses allemands une attitude sceptique à l’égard des discours trop lisses. Le constat est juste, mais on peut se demander dans quelle mesure celle-ci correspond à ce que l’on peut observer: une langue parlée qui n’est fixée par aucune Académie et par aucun Petit Robert pousse à jouer activement avec la langue. «Da dä da da» («Dass der das darf», «qu’il en ait le droit»), disait-on dans certaines régions de la Suisse orientale, longtemps avant l’invention du mouvement dada. Au cours de ces dernières années, j’ai le sentiment que rien n’a autant contribué à la culture de la sensibilité linguistique que les chansons bernoises de Mani Matter (1936-1972).

Ce ne sont pas seulement les façons de parler qui se distinguent, mais aussi la place qu’on leur accorde – disons la conscience dialectale. La littérature en bernois est particulièrement riche. Le grand écrivain bernois Jeremias Gotthelf (1797-1854) mélangeait souvent dialecte et langue. Aucun conteur dialectal n’a été si populaire que le Bernois Rudolf von Tavel (1866-1934), avec ses histoires populaires pleines d’humour, et ses grands romans historiques – même la NZZ a publié à l’époque deux grands romans en feuilleton. Dans les Alpes, où les territoires sont si petits et si cloisonnés, l’attachement aux nuances locales est particulièrement marqué, et les formes anciennes se préservent plus longtemps. Si mon expérience ne me trompe pas, les Haut-Valaisans ont tendance à simplifier un dialecte vraiment difficile à comprendre lorsqu’ils entrent en relation avec des personnes extérieures. L’allemand de Zurich perd dans la métropole ses colorations régionales, abandonnant souvent des expressions dialectales au profit d’un vocabulaire tiré du haut allemand, mais développe en même temps des spécificités nouvelles par contraste avec ce dernier. Ce ne sont donc pas seulement les dialectes qui se distinguent les uns des autres, en fonction des territoires où ils sont parlés, mais la manière dont ils sont vécus, et leur rythme de développement.

Les Romands ont l’habitude de voir avant tout dans les façons de parler suisses allemandes une ligne de démarcation provinciale à l’égard de la grande Allemagne. Pour les Suisses allemands, c’est plutôt une manière d’exprimer leur diversité, et leur sentiment d’appartenance. De ce dernier fait également partie le sentiment de distanciation, et par conséquent aussi quelque chose de «national». Cela signifie une prise de distances avec le grand voisin, mais avant tout avec le «Reichsdeutsch», l’allemand parlé dans le nord, avec ses accents durs. Il faut toujours y regarder de très près avec ces choses-là. Les Alamans installés au sud du Rhin savent très bien que les Souabes parlent un dialecte aussi chaleureux que le suisse-allemand; cela n’empêche pas que, par un processus bien connu des historiens de la langue, le surnom péjoratif pour désigner les Allemands – «d’Schwobe» – est tiré du nom des voisins dans le parler suisse allemand. Les langues suisses locales ne ressemblent pas à une langue nationale. Il leur manque le pathos de la langue écrite et l’intronisation par la grande littérature. Ces langues locales expriment en revanche l’unité dans leur diversité.

* La Suisse a-t-elle un avenir? Réflexions sur les cantons, les régions et l’Etat fédéral. Les Presses du Belvédère, Pontarlier, 2009 .

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