Revue de presse

«Dialogues citoyens»: cet immense décalage entre Hollande et les Français

Soirée catastrophique pour le président français, jeudi sur France 2. Les avis des téléspectateurs et des analystes convergent. Retenons-celui-ci: l'un des cancers de la politique française consiste à penser qu'on va pouvoir contrebalancer un mauvais bilan par un show télévisé

A 61 ans, «a-t-il suivi les conseils de la star de M6?». Question capitale, pour commencer, que se pose Télé Star, avec Edo, coiffeur du salon parisien Les Dada East, qui «a analysé la coupe et la couleur [du] président». Ça compte, à la télé. «Je pense qu’il se teint les cheveux, oui, c’est évident. Ils sont plutôt foncés, ça lui donne un look assez rigide, sévère.» Sa coupe «ressemble à sa politique, […] austère!» ironise-t-il. Mais «les hommes politiques ont toujours besoin de faire ça pour se montrer puissants». Edo lui conseille ainsi «d’être plus naturel et décontracté. D’avoir une coiffure plus de gauche et moins de droite.»

Mais revenons à la soirée plutôt rasoir à laquelle on a assisté hier soir. «Un président tombé en dessous des 20% de popularité, poussé par les 80% restant à ne pas se représenter en 2017, peut-il inverser la situation?» se demande La Voix du Nord. Réponse évidente après une heure et 50 minutes: non. Hiératique, donc, sérieux comme un pape – c’est confirmé, M. le coiffeur – tel l’homme traqué le dos au mur, François Hollande était attendu au tournant, jeudi soir, devant les caméras de la nouvelle émission politique de France 2, Dialogues citoyens (replay encore disponible ici pendant six jours).

Lire aussi: François Hollande ou le mur d’incompréhension

«Même autour de lui et dans sa famille politique, rares sont ceux qui y croient encore, poursuit le quotidien de Lille. Et pour achever de plomber le décor», le 20 Heures «s’est ouvert hier soir sur les images des casseurs dans les manifestations contre la loi El Khomri». Du coup, le «oui, ça va mieux» du président reste «inaudible». De toute manière, «pour un dialogue, il faut être deux, et le problème de François Hollande est que les Français que quatre personnes soigneusement sélectionnées ne sauraient représenter à elles seules n’ont plus envie de l’écouter ou ne croient plus aux promesses.»

Alors, «s’il est trop tôt pour évaluer les bénéfices politiques tirés de cette sortie médiatique, […] d’aucuns s’interrogent sur l’efficacité d’un tel exercice.» Le but? «Montrer que le chef de l’Etat est encore en capacité de dialoguer et de gérer une certaine proximité avec les Français, souligne Olivier Rouquan, politologue et enseignant-chercheur en science politique contacté par France 24. Toujours est-il qu’il n’y a rien à attendre de ce type d’émission, qui chemin faisant, lasse de plus en plus les Français.»

Cette France qui «va mieux»: aïe!

D’ailleurs, «la majorité des commentaires postés sur Twitter n’ont pas été tendres avec le chef de l’Etat», doit bien constater RTL. Pas moins de 86 000 messages ont en effet été postés avec le hashtag #DialoguesCitoyens. «Il s’agissait ainsi du sujet le plus commenté de la soirée par les internautes français, juste derrière le football avec la Ligue Europa. D’une manière générale, les internautes sont très mécontents: selon Vigiglobe, 72% de tweets négatifs!

Beaucoup se sont étranglés «lorsque François Hollande a déclaré que la France allait «mieux». «Ça va mieux», surtout en le disant, renchérit Le Huffington Post. «A écouter @fhollande, tt va mieux. On doit pas vivre dans le même monde!» estime par exemple @discaladanielle. «La France va mieux depuis 4 ans. Les 700 000 chômeurs de plus depuis 4 ans sont heureux de l’apprendre», ajoute @Pssshitt. Mais ce ne sont encore là que de gentilles piques désabusées, à côté de cet échantillon de quidams et de personnalités:

Une bien «étrange soirée» pour un «président punching-ball», selon Le Figaro: «Dans un décor évanescent aux couleurs pastel, bleu et rose layette, François Hollande s’est débattu […] pour défendre son bilan et tenter de renouer le contact avec des Français qui semblent avoir déjà tourné la page. Confronté à trois journalistes – dont la très offensive Léa Salamé, qui a dominé la partie – et quatre Français, le chef de l’Etat a égrené des mesures et décliné les politiques publiques mises en place depuis 2012, comme jadis il ouvrait sa «boîte à outils», pour tenter de convaincre. Le plus souvent en vain.» Le jeune Marwen, par exemple, militant de Nuit debout, a laissé «filtrer sa frustration»: «Vous avez le sentiment d’avoir tenu vos promesses, ce n’est pas le mien…»

«Long et sans intérêt»

Pour Thomas Guénolé, politologue interrogé par Europe 1, l’intervention «ne marquera pas les mémoires, et ressemblait à une «tentative désespérée» en vue de 2017»: «C’était long et sans intérêt. […] Quand on est président de la République, qu’on a le pouvoir de mobiliser les médias du pays, on n’arrive pas avec les mains vides. […] François Hollande est déjà en précampagne présidentielle, mais il est trop tard. Son bilan, qui est objectivement mauvais, n’est pas rattrapable. C’est un des cancers de notre vie politique que de penser, dans les équipes politiques, qu’on va pouvoir contrebalancer un mauvais bilan par une bonne télé. Fort heureusement, ça ne marche pas comme ça!»

«Sourd et anosognosique»

On retiendra les mots savants puisés dans la haute culture du site Boulevard Voltaire pour conclure: «Hollande sourd et anosognosique!» Car «il n’y a pas pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. […] Le téléspectateur averti et connaissant un minimum la politique intérieure et extérieure a dû ressortir outré du tissu de mensonges proférés par le chef de l’Etat. […] A chaque fois, il botte en touche, essaie de noyer le poisson, détourne la conversation. (...) Tout a été à l’avenant: insipide, fade, plat, décalé. […] D’ailleurs, tous les intervenants lui ont répété à un moment ou à un autre: «Mais ce n’est pas ma question, ce n’est pas de ça que je parle.»

Bref: «Frustrant mais pas décevant, parce que François Hollande a été égal et même supérieur à lui-même dans l’indifférence qu’il porte au sort du pays.» Mais tout de même, on oubliait: ça veut dire quoi, «anosognosique»? L’adjectif qualifie la victime du «trouble neuropsychologique qui fait qu’un patient atteint d’une maladie ou d’un handicap ne semble pas avoir conscience de sa condition». Merci, Wikipédia, de nous avoir rappelé que la référence à Voltaire permet au moins de revendiquer l'irrévérence.

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