La fenêtre ouverte, j’aime prendre chaque soir, un instant, la mesure de la nuit. La respirer. Il est des poètes qui sont parvenus à parler merveilleusement de la nuit, des voyants qui ont su en sonder la démesure. Georg Trakl est de ceux-là. L’Autrichien est mort très jeune (il naît à Salzbourg en 1887, meurt à Cracovie en 1914). Enrôlé comme membre du personnel sanitaire, il connaît l’horreur de la Première Guerre mondiale. Après la bataille de Grodek, en Pologne, il reste durant deux jours seul dans une grange avec 90 blessés, sans pouvoir les soigner, obligé d’entendre les cris de douleur de malheureux suppliant qu’on les achève. On ne sort pas indemne de cette nuit-là. Trakl devient fou et tente de se suicider. Interné dans un asile, il fuit dans les drogues, jusqu’à sa mort par overdose de cocaïne, tout en écrivant des pages qui font de lui un des plus grands auteurs du XXe siècle.

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Ces poèmes sont de ténèbres et d’or. Le Vaudois Gustave Roud en a admirablement traduit un choix dès la fin des années 1940, pour les faire connaître en français. Loin de paraître datées, ces traductions sont toujours d’une grande beauté en 2022: les Editions Allia viennent de les republier, dans un petit volume noir (sous le titre Hélian et autres poèmes, dans une édition établie par la Lausannoise Raphaëlle Lacord).

Trouée d’étoiles

Comment est-elle, la nuit de Trakl? Trouée d’étoiles et d’illuminations. Hantée par la présence d’une sœur-amante trop aimée. Par la visite silencieuse de morts et de disparus («L’esprit du jeune mort apparut sans bruit dans la chambre»). Par l’obsession de la faute et du péché, d’une malédiction qui noircit les humains sur les générations passées et à venir. Tout semble déjà condamné depuis longtemps, la vie paraît perdue, mais, au cœur de la nuit, ressuscite parfois par brefs éclats le souvenir d’un paradis perdu, tendre, harmonieux, d’avant la faute.

Après avoir lu Trakl, on ne regarde plus la nuit de la même manière. Je referme la fenêtre, j’ouvre Hélian et autres poèmes: «Mais tu marches à pas légers dans la nuit/Suspendue et pleine de raisins pourpres,/Et tes bras sont plus beaux qui bougent dans le bleu.» Les textes de Trakl sont des viatiques pour traverser les ténèbres.


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