Exergue

Dieu, le Goncourt et les filles ardentes

«Le Goncourt, c’est un peu comme Miss France. Sans avenir.» Patrick Modiano (désormais Prix Nobel)

Logiquement, ce devait être un homme, dans la quarantaine, publiant chez Gallimard, et né sous le signe du taureau. Idéalement, il aurait écrit La Nuit des confidences ou Dieu aime les filles ardentes, les mots qui reviennent le plus souvent dans les titres primés. C’est ce qui ressort de l’étude de l’agence Idé qui s’est amusée, la veille du jour J, à dessiner le profil type du Goncourt, à partir de la typologie des lauréats depuis 1903.

Contre toute attente, le choix du jury s’est porté sur une femme, la onzième, Lydie Salvayre, 66 ans. Le prix salue Pas pleurer qui raconte la guerre d’Espagne, et ses effets fratricides à l’intérieur d’une famille, à travers un double récit. Celui, joyeux et truculent, de Montse, la mère de la narratrice, 15 ans en 36, qui découvre l’amour, le cinéma et l’eau courante le temps d’un été libertaire.

En contrepoint de cette utopie esquissée, le récit horrifié de Georges Bernanos, installé à la même époque à Palma de Majorque. L’écrivain chrétien, royaliste, proche de l’Action française, d’abord favorable à Franco, assiste révulsé aux atrocités commises par les nationaux, avec la bénédiction de l’Eglise qui a tout oublié du message des Evangiles. Il en témoigne dans un pamphlet qui fera scandale Les grands Cimetières sous la lune.

Quand elle a appris qu’elle était primée, Lydie Salvayre s’est dite «infiniment heureuse». Puis, en bravant la foule devant le restaurant Drouant, elle a ajouté: «Ce prix, je l’espérais, j’en rêvais.» Elle avait les larmes aux yeux. L’image a été reprise partout: qui a déjà accueilli le Goncourt avec tant d’émotion? A ma connaissance, personne. Les acteurs, les chanteurs, les Miss, les sportifs peuvent pleurer, se laisser aller au relâchement du corps après l’effort ou à la joie enfantine d’avoir remporté une victoire, pas les écrivains. Comme si c’était un aveu de faiblesse, la preuve que le verbe ne peut pas tout exprimer.

Ce n’est pas le cas de Lydie Salvayre, écrivain physique, à l’image de cette langue qu’elle ressuscite, le fragnol, mélange caracolant de français et d’espagnol, que parlait sa mère en exil. A l’image de son texte très libre, en dos-d’âne, fier, cambré, raffiné autant que trivial, souvent drôle, appel brûlant aux insurrections intérieures et, en même temps, invitation à oublier pour continuer d’avancer.

Lydia Salvayre s’est donc dite heureuse. Heureuse pour sa mère qui vient de mourir et qu’elle met ainsi «en sécurité». Heureuse pour elle qui vient de révéler qu’elle a une maladie assez grave. Heureuse de savoir que son livre va connaître une large diffusion (le Goncourt tire à 400 000 exemplaires) et pourquoi pas devenir un roman populaire. Et oui, Lydie Salvayre, même inconnue des listes de best-sellers, écrit pour être lue. Et, comme elle est généreuse, pour faire lire aussi les autres. Dans un livre précédent, elle faisait découvrir sept femmes écrivains de génie. J’ai acheté Sylvia Plath à la suite de ses portraits très personnels. Dans Pas pleurer, elle donne une folle envie de lire Bernanos, sa prose de feu et sa lucidité de glace.

Finalement l’agence Idé n’avait pas tout tort: le Goncourt 2014 a bien primé une fille ardente, avec Dieu en toile de fond.

Elle donne une folle envie de lire Bernanos, sa prose de feu et sa lucidité de glace

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