Le sport – dont la liturgie culmine tous les quatre ans dans la Coupe du monde et les Jeux olympiques – n’est pas l’opium du peuple. Il n’endort pas, ne se produit pas comme un rideau de fumée destiné à détourner les citoyens des réalités. Bref, il n’exerce pas dans la société la double fonction de dévoiement et de masque qui, selon Marx, caractérise l’idéologie.

Le sport n’est pas un divertissement – un spectacle destiné à éloigner et détourner. Pascal nous le rappelle: nous nous livrons au divertissement pour nous détourner de nous-mêmes, oublier ce que nous sommes. Au contraire, le sport nous reconduit au cœur de notre identité moderne. Il ramène les hommes contemporains à l’essentiel de leur condition actuelle. A l’inverse du divertissement pascalien, le football s’impose partout pour garantir que nous n’oublierons pas ce que nous sommes. L’essence de l’homme moderne réside dans ces deux mots: la compétition, la performance. Le sport n’existe que pour nous le rappeler à chaque instant. Bref, la fonction du sport est l’opposé même du divertissement: rapprocher chacun de l’essentiel, et non l’en éloigner. Les Jeux olympiques et la Coupe du monde de football sont un anti-divertissement.

L’homme contemporain est placé sous transfusion sportive permanente. En continu l’information sportive pénètre profondément en lui, entrant en fusion avec son être intime. La télévision, les radios, Internet, la presse écrite se font les instruments permanents de cette transfusion. Lors de la Coupe du monde les doses sont décuplées. Que transfuse-t-il, jour après jour, le football spectacle? Le culte de la performance. L’amour de la loi du plus fort. La légitimité de la tricherie: le «pas vu pas pris» (si un arbitre appliquait à la lettre le règlement, il n’y aurait plus de match). Le bon droit de la mauvaise foi – «main de Dieu» version Diego Maradona ou version Thierry Henry. La disproportion des valeurs: des mercenaires immatures et cupides tapant dans un ballon sont élus au rang de divinités quand les véritables créateurs de civilisation, dont l’avenir retiendra les noms – poètes, penseurs, peintres, sculpteurs, savants – sont rejetés dans l’ombre. La justification de l’univers de l’argent fou, celui-là même qui est à la source de la crise économique – le salaire d’un patron d’une entreprise du CAC 40 passe pour salaire de pauvre comparé à ceux des stars du ballon rond.

Cette transfusion permanente donne le jour à une sorte d’homme nouveau chez qui l’intelligence – voire l’âme – a été remplacée par «le mental». Et qu’est-ce que le mental, sinon l’intelligence devenue muscle? Loin d’être un opium, le sport est une matrice de types humains autant que de types de société.

Ainsi, il n’est pas un reflet – selon la croyance d’une plate et paresseuse sociologie, le football, entre autres sports, refléterait la société, pour le meilleur et le pire – mais l’inverse: le sport structure la société, la contraint à lui ressembler. Par exemple: les injonctions nées dans le sport – il faut avoir un «mental de gagnant», être performant, être un battant, devenir le plus fort, bref les sinistres impératifs catégoriques du catéchisme sportif – sont répercutées en écho dans tous les domaines de l’existence (l’entreprise, la fonction publique, les loisirs, la vie privée, la vie familiale). Le sport constitue une source inépuisable de métaphores visant, en dehors du domaine sportif, à automatiser les conduites humaines, à rendre les hommes plus accrocheurs, plus hargneux, plus compétitifs, moins civilisés. Il instaure, sur le cadavre de feu la courtoisie, le «pousse-toi de là que je m’y mette» en maxime capitale de l’existence. Le football, qui envahit sans vergogne l’espace et le temps, peut être tenu pour le pouvoir spirituel contemporain: il règne sur les âmes.

C’est en cherchant à convertir l’esprit en un «mental», et, plus barbare encore, en un «mental de gagnant», en supprimant tout ce qu’il y a d’ambigu et d’humain dans l’esprit, d’anti-performant, bref en mutant l’intelligence en un muscle tendu vers la victoire et le gain, que le sport joue son rôle de pouvoir spirituel.

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