Depuis quelques semaines, Palexpo accueille l’exposition «Dieu(x), modes d’emploi». Cette exposition gratuite est soutenue par le Conseil d’Etat. En attente d’un programme scolaire sur les religions pour la deuxième année du cycle d’orientation, des élèves du canton visiteront cette exposition qui affirme présenter les religions dans une perspective «laïque», ou «neutre». Saluée par un groupe de citoyens «laïques» (mais essentiellement d’obédience chrétienne) soucieux d’introduire un enseignement de culture religieuse dans les écoles, elle a été organisée malgré les mises en garde des spécialistes.

Lire aussi: «Dieu(x), modes d'emploi»: à Palexpo, un pèlerinage au cœur de la foi

Il ne s’agit apparemment ici ni d’histoire ni de théologie: rien sur l’émergence des phénomènes et institutions présentés, ni sur les textes ou traditions auxquels ces religions s’articulent. Non! On nous propose un voyage au cœur de «l’expérience religieuse dans ce qu’elle a d’universel (ses interrogations) et de particulier (ses multiples pratiques)». Il s’agit de montrer que derrière la diversité, tous les êtres humains partagent une même expérience fondamentale, qui prend différentes formes selon les temps et les lieux mais constitue néanmoins un fait universel.

Cette expérience (le mot n’a rien d’anodin), c’est celle du divin, par-delà ses diverses manifestations. Au cœur de toutes les religions, une même volonté de communiquer avec «ces forces supérieures à l’homme, qui règlent le cours de son existence et lui donnent un sens». Pas de théologie, donc, mais des dieux partout, qui régissent notre rapport à l’espace, au temps, au corps, à la société. Ou pour le dire avec Calvin, «la connaissance de(s) dieu(x) est naturellement enracinée en l’esprit des hommes».

Perspective ethnocentrique

On est d’emblée frappé par une perspective pour le moins ethnocentrique, naïve dans sa manière de penser ce qui constitue le religieux ailleurs, et qui découpe le monde en grandes religions, exposées comme autant de bocaux étanches, estampillés d’un pictogramme bien défini – mais défini par qui? L’exposition se déploie autour d’une série de thèmes illustrant ce que l’on trouve dans toutes les religions, mots répétés d’une salle à l’autre pour mieux confirmer le postulat universaliste de départ.

Toutes les religions supposent un au-delà «invisible, étrange et familier à la fois». Toutes les religions font appel à des figures d’intercesseurs entre les dieux et les hommes. Toutes les religions marquent les étapes de la vie par des rites de passage. Toutes les religions sont donc comme nos religions, ou plutôt donnent à voir l’infinie variation de cette expérience religieuse qui donne sens à l’existence humaine. Par-delà les différences de surface, la communion des esprits: «Il n’y a plus ni Juif ni Grec… car vous êtes un en Jésus-Christ.»

Nous sommes ici face à une sorte de version pop du «Traité d’histoire des religions» de Mircea Eliade, qui proposait de cartographier la «morphologie du sacré»

Au centre du parcours, l’auteure genevoise Mélanie Chappuis évoque la force magique du baptême du Christ, la puissance rédemptrice de Jésus. Dieu est amour, partout. Cette harmonisation de la diversité est évidemment l’aboutissement d’un vaste processus de colonisation de la pensée de l’Autre, réduit à n’être qu’un autre soi, dépourvu de toute singularité. Un vivre-ensemble qui ne se conçoit que dans le «tous pareils».

Derrière la neutralité affichée, le spécialiste voit bien, aussi, que cette exposition ne s’est pas faite sans références, sans ancrage dans une certaine conception de ce qu’est la religion. Nous sommes ici face à une sorte de version pop du Traité d’histoire des religions de Mircea Eliade, qui proposait de cartographier la «morphologie du sacré». Le livre, publié en français en 1949, débarrassé des relents fascisants de son esquisse roumaine (Eliade fut l’un des idéologues de la Garde de fer en Roumanie dans les années 1930) est devenu une Bible de la spiritualité «post-religieuse». C’est l’un des livres d’histoire des religions les plus vendus au monde. Son message plaît et porte, tant il correspond aux attentes et à l’esthétique qui sont les nôtres en matière de religion.

Eliade a défini l’être humain comme un homme religieux, mû partout et toujours par les mêmes interrogations sur le sens de la vie, la mort, le destin. Cet homme est heureux tant que son existence est liée au temps cyclique, le temps du mythe, de l’éternel retour. Le drame, c’est le surgissement de l’histoire, de la condition humaine, le temps linéaire introduit par les Juifs. Pardon! Les monothéismes. On aurait tort de croire qu’en mettant de l’ordre dans les rites et les mythes de l’humanité, Eliade avait oublié la mystique régénératrice de sa période fasciste, une mystique nationaliste devenue, après la guerre, universaliste. Le souci d’Eliade était de réveiller l’homme religieux, effacer le drame de l’histoire, revenir au temps pur des origines, ce temps où l’existence humaine s’organise tout entière autour du rapport entre l’homme et le sacré.

L’histoire d’Eliade

L’histoire des religions, pour Eliade, c’est le refus de l’histoire, la résistance à l’histoire, une sorte d’anti-histoire qu’auront adoptée les organisateurs de cette exposition. Dès lors, celle-ci s’apparente bien à une sorte de catéchèse, même dépourvue de toute référence à la théologie. Que voir d’autre derrière ce chœur qui chante la louange des religions, et qui, pour confronter le visiteur au réel, gomme toute aspérité, toute référence à des questions d’ordre politique, social, toute discussion autour des réalités matérielles de l’existence humaine, en bref, l’histoire, ses conflits et ses drames? Si ce n’est de manière allusive dans un spectacle dont on ne sait trop ce que les élèves retiendront?

Lire aussi: «Le fait religieux? La boîte noire de l’enseignement»

S’agit-il en vérité de fournir des clés aux élèves ou de contribuer à leur édification spirituelle? De fait, la religion n’est pas ici un objet d’étude, mais une ressource pour l’individu et la société. Citons Isabelle Graesslé, présidente de l’exposition: «Notre société actuelle, entre désenchantement du religieux et réenchantement magique, se cherche des lieux de mémoire pour comprendre les chaos de notre monde lancé à toute vitesse sur les routes d’un progrès technologique, cybernétique et mondialisé, forcément générateur d’angoisses.» Régénérer l’homme religieux, effacer l’histoire. Tout un programme.

Il ne fait aucun doute qu’un enseignement sur les religions est nécessaire. Mais ce qu’il faut, c’est enseigner aux élèves ce qu’est l’être humain, aussi et surtout dans ses différences, leur apprendre à réfléchir de manière critique, les introduire précisément à l’histoire en tant que discipline critique, pas les soumettre à ce discours qui conçoit la religion comme le fondement d’une humanité unie dans une sorte de communion mystique. Le texte de Régis Debray qui clôt le catalogue de l’exposition offre le témoignage d’un homme échappé des jungles de Bolivie et du matérialisme postmoderne pour retrouver le sens profond de l’expérience humaine. La mystique chrétienne s’affiche ici sans ambages: «Ce n’est pas discréditer le Très-Haut que de le faire descendre au milieu des humains.»

Est-ce là ce qu’il s’agit de vendre aux élèves du canton?