Plus un seul jour ne passe sans qu’on ne parle de «genre». A toutes les sauces. Et de manière de moins en moins dichotomique. La preuve? Il en existe désormais 52 nuances chez Facebook, d’après un communiqué publié sur le réseau social jeudi dernier. Cinquante-deux! «Etes-vous «Cis Male» ou «Cis Female», «Trans» ou «Trans*», «Gender Fluid»…»? On s’y noie.

Même le très pointu site Slate.fr en perd son latin, c’est dire: «La liste est longue, elle reste ouverte, mais elle ne vient pas de nulle part. Elle se laisse réorganiser en fonction de grands blocs qui se recoupent: celui des identités pathologisées et réprimées par la médecine que sont les trans et les intersexes, celui des nouvelles identités de genres y compris trans’qui ont fait irruption dans les années 1990 pour contrer le système sexe/genre binaire et normatif que nous connaissons.»

«Se définir autrement»

Au point que pour le site de Dialogai, «il y a de quoi hérisser le poil de tous les polémistes de la théorie du genre». Le réseau social, «connu pour être à la pointe de la défense des droits de la communauté homosexuelle, vient de faire […] un grand pas en direction de ceux qui jugent qu’on peut se définir autrement que comme un homme ou une femme. […] Une troisième option que Facebook a incluse afin que [ses utilisateurs] se sentent en adéquation avec leur vraie et authentique personnalité.»

Mais ces options «sont-elles vraiment un progrès?» demande le site Numerama. «Alors que le débat sur une prétendue «théorie du genre» enseignée à l’école fait rage en France, l’initiative […] de laisser les membres indiquer librement leur genre […] (pour le moment uniquement sur la version anglophone) est vue comme une victoire selon les LGBT et par tous ceux qui estiment que l’individu doit pouvoir déterminer librement son «sexe social» plutôt que son «sexe biologique».»

Un gros oubli

Bon. C’est un point de vue. Un progrès, sans doute. Peut-être pour l’acceptation de la différence. Mais il en est un autre, intéressant, «qui n’est pas non plus celui des pourfendeurs du genre», et que défend le Guardian britannique. En fait, Facebook aurait aussi «pu choisir de ne plus proposer du tout le paramètre «genre» dans le profil des membres. Actuellement dans la version française, les utilisateurs doivent choisir entre «homme» ou «femme», et peuvent uniquement choisir de cacher cette information à la vue des autres utilisateurs.» Mais pourquoi se focaliser «sur la reconnaissance des transsexuels, qui ne concerne qu’une frange très marginale de la population»? C’est ainsi qu’on tombe dans un autre travers: l’oubli du «vrai problème du «genre» dénoncé par les féministes: la discrimination et le déterminisme».

Et pendant ce temps, la parano continue. Voyez plutôt. «Effrayé par les rumeurs sur le genre, un collège annule une pièce contre le sexisme», annonce Le Monde: «Sur le site internet de la compagnie théâtrale Interligne», on apprend que «la représentation scolaire du spectacle Quand même!, programmée […] à Tours, a été annulée». Et pourquoi donc? A cause de ceci:

L’affiche du spectacle, donc. Une reproduction de L’Origine du monde, le fameux tableau de Gustave Courbet, avec ce bandeau noir […]. «Que le collège se soit trouvé associé à l’affiche m’a semblé dommageable», explique le principal du collège tourangeau. «J’ai pris seul cette décision et je l’assume en mon nom, mon unique souci étant de rassurer les familles, ajoute-t-il, un peu ébranlé par les accusations de censure qui ont circulé sur les réseaux sociaux. Dans un climat de folles rumeurs concernant l’école, il n’était pas question que des projets menés dans mon établissement puissent être récupérés.»

«Mais qu’est-ce que la théorie du genre, en vrai?» interroge la RTBF, qui fait dans la pédagogie pragmatique: il ne faut pas, selon elle, «s’avancer sur la réalité de l’enseignement de la théorie du genre dans les établissements scolaires français». Alors regardons plutôt le travail d’une blogueuse qui se dit «végétalienne extrémiste» et qui s’est lancée «dans une explication dessinée, où elle aborde les différences entre «sexe» et «genre». En quelques croquis bien sentis, elle passe de l’explication de ce que c’est qu’être biologiquement «homme» ou «femme», aux définitions sociales des sexes, appelées alors «genre», en passant par les stéréotypes dont font souvent l’objet hommes et femmes. De parti pris, mais didactique et drôle, l’œuvre informative et artistique est à consulter ici

«Tous à poil!»

Et puis, comme si cela ne suffisait pas, il y a encore cet album pour enfants, Tous à poil!, de Claire Franek et Marc Daniau, en rupture de stock aux Editions du Rouergue selon Les Echos, qui met la littérature jeunesse au centre des débats. Jean-François Copé, président de l’UMP, milite contre l’ouvrage. Le mouvement conservateur Printemps français – un groupe d’opposants radicaux au mariage homosexuel – demande le retrait de ceux qui se trouvent en bibliothèques.

Si, pour le site ActuaLitté, Copé «a pointé à tort le livre comme recommandé aux enseignants pour faire les classes de primaire, et dénoncé une promotion de la lutte des classes, les autres redoutent la «théorie des genres». Les professionnels du livre s’indignent quant à eux en bloc contre cette critique des lectures pour enfants. Tout serait bon dans le bouquin?» Face à ces mises en cause, illustrées par cette image,

qui sert désormais d’illustration à tous les articles sur le sujet, «la censure est décrite comme inappropriée par nombre d’auteurs, éditeurs, bibliothécaires et libraires», alors que «le Syndicat national de l’édition (SNE) lui-même s’est voulu rassurant»: «Inventive, riche, ouverte au monde et aux autres», la littérature de jeunesse oserait aborder «tous les thèmes» et poser «toutes les questions», selon Hélène Wadowski, présidente du groupe Jeunesse du SNE.»

Résultat: «Tout le monde semble finalement d’accord sur le fait que le pays n’a nul besoin d’autodafés, ni d’un dépouillement en règle des étagères des bibliothèques publiques au nom de la morale ou du politiquement correct. En revanche, pour certains critiques, il manquerait néanmoins dans la déclaration du SNE, pour compléter un tableau vendeur, mais peut-être trop naïf, à préciser le rôle de la famille dans la construction de soi des enfants à travers la lecture.»

De quoi «semer la confusion»

D’ailleurs, le site de France Télévisions indique que depuis deux semaines, «un blog marqué très à droite, Le Salon beige, dresse une liste de «bibliothèques idéologiques» proposant, selon ses termes, des livres «à la gloire du gender». […] «Les livres qui mettent dans la tête d’une petite fille ou d’un petit garçon qu’ils ne sont pas forcément fille ou garçon en fonction de leur sexe biologique, mais qu’ils décideront quand ils seront plus grands, ces livres-là doivent être mis à part», estime la présidente du Printemps français, Béatrice Bourges. «Elle considère que ces ouvrages «sèment la confusion» dans la tête des enfants.»

Que faire, alors? Prôner la liberté individuelle à tous crins et l’égalité des sexes et des genres? Retourner aux bons vieux schémas créationnistes du gentil Adam et de la «soumetteuse» à la tentation Eve? Rions-en plutôt. Avec Le Gorafi, qui pointe un «nouveau scandale dans l’Education nationale» française: «Après les livres qui traitaient de la théorie du genre, plusieurs spécialistes ont repéré des ouvrages sensibles pour les enfants.» Des ouvrages qui leur laissent entendre «qu’ils auront du mal à trouver du travail plus tard et qu’il leur sera difficile, voire impossible, d’obtenir une retraite décente».

Missy l’ourse est «addict»

«Ainsi dans l’un, on décrit les péripéties d’une oursonne pour trouver du travail à l’usine. Une usine qui est rachetée par le grand méchant loup. Refusant d’être délocalisée au pays du loup, Missy l’ourse se retrouve alors au chômage avant de sombrer dans la dépendance au miel», écrit-il. Le père de famille ajoute qu’il a dû rassurer son fils sur le fait qu’il trouvera bien plus tard du travail sans problème, dans la filiale qu’il veut et au salaire qu’il veut.»

Bien sûr, «le gouvernement n’a pas souhaité commenter cette nouvelle liste de livres sensibles mais plusieurs parents d’élèves sont inquiets», car leurs rejetons «sont des êtres fragiles et naïfs». Et «s’ils apprennent ce qui se passe vraiment dans le monde, cela sera sans doute un choc terrible. […] Dans cet ouvrage pernicieux, on peut voir Isa qui joue avec ses frères à être garagiste. Mais celle-ci réalise bientôt qu’elle est moins bien payée […] pour le même travail.»

Mais jusqu’où cela va-t-il aller? Il faut retirer ces livres avant qu’il ne soit trop tard!