Opinion

Difficile d’être cinéaste en Suisse? Une école de cinéma réplique

Les écoles de cinéma suisses seraient-elles des lieux de castration et de pervertissement de possibles jeunes talents auxquels il est conseillé de prendre la fuite, loin des Départements cinéma des écoles d’art? Non, réplique Jean Perret, responsable à la HEAD de Genève

Dans son édition papier du 30 juillet, Le Temps titrait: «De la difficulté d’être un cinéaste suisse». La difficulté d’être un cinéaste suisse est un titre programmatique, il affirme.

Lire aussi: «De la difficulté d’être un cinéaste suisse»

Et les Ecoles seraient donc des lieux de castration et de pervertissement de possibles jeunes talents auxquels il est conseillé de prendre la fuite, loin des Départements cinéma des écoles d’art en Suisse. Il est à vrai dire étrange de devoir prendre connaissance de positions si mal fondées et de les voir ainsi largement diffusées.

Les Ecoles, parties intégrantes du cinéma de ce pays

Nous sommes convaincus que les Départements de cinéma des Ecoles d’art en Suisse font intégralement partie de la scène du cinéma de ce pays, voire au-delà de ses frontières. Les Ecoles sont essentielles au cinéma d’ici, puisque c’est en leur sein que l’on prend le temps d’expérimenter, de chercher, de questionner le cinéma dans ses histoires passées et dans ses expressions contemporaines. Nous accordons une attention soutenue aux démarches, essais, réflexions, tâtonnements parfois, avancées obliques et risques à prendre quand il s’agit de maîtriser une expression personnelle permettant de mettre en œuvre des façons novatrices de raconter des histoires.

Des histoires dégagées des modèles convenus, qui font florès en Suisse également, avec force docteurs en écritures et structures et financement, membres des commissions d’experts… Une bonne part des professionnels, gens du cinéma et des médias ne s’accordaient-ils pas à regretter la qualité très moyenne, voire médiocre pour d’aucuns, des films concourant pour les Prix du cinéma suisse remis à Zurich en mars dernier?

Nous observons ce cinéma qui nous importe tant!

La fertilisation du documentaire et de la fiction

Et nous savons que les principaux vecteurs d’évolution manifestes du cinéma sont liés aux zones d’influences entre fiction et documentaire, dont les gestes d’expression dans les meilleurs cas du moins, se fertilisent les uns les autres. Oui, nous encourageons les démarches d’hybridation et de convergences entre traditions et habitudes que la création contemporaine doit refonder. Dès lors, un Département tel que le nôtre doit être aussi un lieu d’expérimentation, forcément, résolument.

Repenser le couple traditionnel

Nous sommes engagés depuis six années, forts des acquis des années précédentes, à repenser le couple traditionnellement opposé entre fiction et documentaire, que la notion de cinéma du réel ignore en appelant de ses vœux des films, des récits, des histoires vraies, subjectives certes, et tout à la fois enracinées dans le monde d’aujourd’hui. Le cinéma du réel est un territoire que chaque cinéaste, chaque équipe de tournage et de production doivent inventer à la mesure de leur ambition, personnelle et opiniâtre, afin de donner en partage des films à nuls autres pareils.

S’essayer au monde

Notre Département à la HEAD Genève est un de ces lieux où il s’agit d’essayer, de s’essayer au monde, d’en faire esthétiquement, narrativement l’expérience, dans ses dimensions matérielles, comme imaginaires, politiques, sociales, poétiques, en lien avec le passé et ses mémoires, avec l’avenir et ses utopies. Nous concevons des ateliers de réalisation sur le terrain, où naissent des écritures dont nous souhaitons qu’elles soient habitées. Territoires locaux, les quartiers des Pâquis, du Lignon, par exemple, la frontière genevoise avec la France; nous voyageons, en Lozère, nous pratiquons les Grands Voyages, au Nara (Japon), à Phnom Penh, à Beyrouth, à Chiang Mai, pour confronter la sensibilité des filmeurs à la diversité du monde et aux difficultés passionnantes qu’il y a à en raconter des histoires vraies.

Un cinéma porté par la curiosité

Et il s’agirait donc de le fuir ce Département, ces Départements, alors que nous sommes dans un des cœurs palpitant de la création cinématographique, intimement lié aux institutions et acteurs de la profession! Nous accueillons chaque année des dizaines de professionnels suisses et étrangers, cinéastes, techniciens, producteurs, chercheurs, des personnalités qui partagent avec nous convictions, doutes, questions, propositions. Nous travaillons intensément, sérieusement ensemble. Et ensemble, au cœur de ce que peut être le cinéma aujourd’hui, nous acquérons les savoir-faire techniques, les moyens esthétiques, les expériences narratives, les capacités réflexives, afin d’essayer de dire le monde, de le raconter, d’en déployer les récits.

Il en va de savoir comment croire ces histoires qui sont racontées. Notre besoin de croire en les images qui circulent est devenu un enjeu majeur. Nous prenons nos engagements, avec les gens du cinéma suisse, en faveur d’un cinéma porté par la curiosité à l’endroit de la vie telle qu’elle est vraiment vécue et qui contribue à émanciper le goût de la curiosité, de l’intelligence, critique, généreuse, et de l’émotion des spectateurs.


Jean Perret, responsable du département Cinéma/cinéma du réel, HEAD Genève

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